PK0 de la Solidarité légionnaire
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Le domaine capitaine Danjou à Puyloubier est-il légitime?
Par Christian Morisot *
Chaque homme est unique, irremplaçable. Chacun connaît quelque chose qu’aucun autre ne connaît et peut, de ce fait, apporter aux autres le fruit d’une expérience qui lui est propre.
C’est parce que chacun de nous est inimitable, tout en participant à une même condition humaine, que chacun a besoin de tous et que tous ont besoin de chacun. Voilà peut-être la véritable nature de la fraternité : le besoin des autres.
Si cette fraternité n’existait pas, personne n’aurait véritablement besoin de personne, puisque nous ne pourrions faire pour les autres que ce que nous sommes capables de faire pour nous-mêmes. Il n’y aurait alors ni aide, ni secours, mais seulement un éternel remplacement.
Heureusement, pour nous, légionnaires, l’histoire nous offre une autre vérité, solidement acquise : celle de la solidarité.
Reportons-nous en 1954, au lendemain de la défaite de Diên Biên Phu, qui marque la fin de la guerre d’Indochine. Le terrible bilan humain de la Légion — 307 officiers, 1 082 sous-officiers et 9 092 légionnaires morts, auxquels s’ajoutent les très nombreux blessés et handicapés — a profondément marqué les esprits.
Cette même année, l’armée française acquiert un vaste domaine afin d’y installer une institution destinée aux légionnaires : le domaine dit « du Général », à Puyloubier, au pied de la montagne Sainte-Victoire.
L’ambition est alors clairement exprimée : permettre aux légionnaires réformés « d’être chez eux, entre eux et non chez les autres ».
Puyloubier devient ainsi, naturellement, un sanctuaire et, avec le temps, le nouveau point zéro de la solidarité légionnaire.
Cet îlot de calme, installé sur quelque 220 hectares, dont une quarantaine de vignes aujourd’hui, est aussi l’expression éclatante de la reconnaissance de la France envers une Légion étrangère qui a tant donné.
En accueillant avec générosité et de la plus belle des manières des blessés et des anciens de « toutes les guerres », Puyloubier donne corps à cette expression si souvent employée : la famille légionnaire. Ici, elle n’est pas un vain mot. Elle devient une réalité.
C’est précisément cette notion de famille légionnaire et de solidarité qui figure également dans les statuts de l’Amicale du Pays d’Aix et de la Sainte-Baume. Pour celle-ci, la solidarité constitue la première des missions. Aucune dérive, aucune querelle de préséance ne devrait donc pouvoir détourner l’attention de ce qui demeure l’essentiel : faire vivre cette solidarité et la transmettre.
Et pourtant, comme souvent, une polémique est née dès l’annonce de l’initiative prise par l’Amicale de Puyloubier autour du « PK 0 de la solidarité légionnaire ».
Et voilà que surgissent les déclarations de paternité.
On rappelle alors que la Maison du Légionnaire d’Auriol a été créée en 1934, tandis que l’Institution des Invalides de la Légion étrangère de Puyloubier date de 1954.
La belle affaire !
Car comparer les deux institutions uniquement à l’aune de leur date de naissance revient à comparer ce qui n’était pas nécessairement comparable.
La Maison du Légionnaire était à l’origine une institution régie par la loi de 1901, donc de droit privé, dans laquelle les résidents participaient aux frais de leur séjour, tout en bénéficiant du soutien de diverses institutions et de dons.
À Puyloubier, la logique était différente : les pensionnaires étaient accueillis dans une institution relevant directement de l’organisation militaire et placée sous la tutelle du Service médico-social de la Légion étrangère. Les personnels étaient rémunérés par l’État et les frais de séjour des pensionnaires n’étaient pas mis à leur charge.
Deux histoires, deux statuts, deux vocations qui ont pourtant concouru à une même idée : ne pas abandonner les nôtres.
Et c’est bien là l’essentiel.
Car, bien avant Auriol comme avant Puyloubier, il existait déjà d’autres «points zéro » de la solidarité légionnaire.
La solidarité n’a jamais attendu 1954. Il faut d’abord citer la toute première amicale parisienne, « La Légion », présidée par Maurer.
Devenue l’Amicale des Anciens de la Légion Étrangère de Paris (AALEP), elle fut fondée le 25 juin 1898 et déclarée en 1902 par le sergent Jacques-Émile Maurer.
Elle fut l’une des premières — et demeure la plus ancienne, si l’on en croit son histoire — des associations d’entraide et de solidarité destinées aux anciens légionnaires confrontés aux difficultés de la vie civile à Paris.
Elle servit de modèle et contribua à l’essor des rassemblements d’anciens légionnaires et d’anciens combattants au début du XXe siècle. Et elle existe toujours.
En 1908, la Société française de secours aux blessés militaires, avec « La Légion », créait le « Bastion 84 », installé aux 84-86 du boulevard Kellermann, à Paris. Le lieu était destiné notamment à venir en aide aux soldats coloniaux et aux légionnaires.
Il y eut encore le centre d’hébergement de Salé, au Maroc ; en 1930, le Centre d’entraide aux réformés et libérés de la Légion étrangère, à Marseille, à proximité du fort Saint-Jean ; à La Balme-les-Grottes, en Isère, le château de Serves abrita le MILE, la Maison des Invalides de la Légion étrangère.
Et il y en eut d’autres.
Le général Rollet au moment de la réalisation du livre d’or du centenaire de la Légion étrangère ne mentionna dans ses pages aucun écrit concernant la solidarité prétextant que celle-ci était l’affaire des Amicales.
Alors, où se trouve le véritable point zéro ?
La réponse est peut-être beaucoup plus simple qu’on ne le pense.
Il n’existe pas un point zéro unique de la solidarité légionnaire. Il existe une succession de points zéro, partout où un légionnaire a tendu la main à un autre légionnaire.
Puyloubier peut-il néanmoins revendiquer le PK 0 ? Oui.
Et c’est même, aujourd’hui, parfaitement légitime.
Il ne s’agit pas de prétendre que la solidarité légionnaire serait née en 1954. Elle existait bien avant. Il s’agit de reconnaître qu’avec la création de l’Institution des Invalides de la Légion étrangère, Puyloubier est devenu une incarnation majeure, durable et emblématique de cette solidarité.
Depuis sa création, l’Institution des Invalides de la Légion étrangère mérite donc d’être considérée comme l’un des cœurs battants de la solidarité légionnaire, et peut parfaitement revendiquer le symbole du « PK 0 ».
Cela ne retire rien à personne.
Et surtout pas à la Maison du Légionnaire d’Auriol.
Car celle-ci est aujourd’hui entrée dans une nouvelle dimension. Désormais gérée par le SM. FELE et bénéficiant d’un encadrement de personnels d’active, elle peut, à bien des égards, être rapprochée de l’esprit qui préside à l’Institution des Invalides de la Légion étrangère.
Elle reste, bien que sa cadette historique, un fleuron de l’entraide et de la solidarité légionnaire.
Alors, pourquoi vouloir absolument départager les mérites ?
Pourquoi chercher un père unique à une solidarité qui est née de milliers de gestes, de dévouements et de fidélités ?
La Légion n’a pas besoin d’un acte de naissance unique pour justifier sa fraternité.
Elle a une histoire.
Elle a des lieux.
Elle a des hommes.
Elle a des institutions.
Et surtout, elle a cette règle non écrite qui veut que l’on ne laisse jamais tomber l’un des nôtres.
Alors, laissons à Puyloubier la primauté symbolique d’affirmer qu’il est le : « PK 0 de la solidarité légionnaire » et à Auriol le mérite d’avoir, depuis près d’un siècle, écrit sa propre page de cette même solidarité.
Et surtout, cessons de nous disputer les paternités.
Car lorsqu’on dispute les paternités, on dépasse les bornes et dès lors, pour la solidarité légionnaire, il ne devrait plus y avoir de limites.
À Puyloubier, d’ailleurs, l’atelier de céramique saura toujours en fabriquer, sans limite, des bornes kilométriques frappées du chiffre 0.
* Le CBA (er) C. Morisot connaît parfaitement la nature de ces deux maisons puisqu'il fut directeur de l'IILE à Puyloubier, puis directeur de la Maison du légionnaire à Auriol.