Quand la liberté oublie la règle,
la tyrannie pourrait-elle devenir son héritière ?
Par Louis Perez y Cid
De Platon aux pillages urbains, une réflexion sur l’autorité, la responsabilité et l’avenir de notre République.
Il y a plus de deux mille ans, Platon s’interrogeait déjà sur les dérives possibles des sociétés humaines. Dans La République, il décrivait une démocratie qui, en poussant le rejet de toute autorité à son extrême, risquerait de préparer le terrain à la tyrannie.
Une réflexion ancienne qui, à la lumière des scènes de pillages, de destructions et de violences observées récemment dans plusieurs villes françaises, pourrait trouver une résonance troublante dans notre actualité.
Platon écrivait-il pour notre époque ? Certainement pas. Mais ses interrogations pourraient nous inviter à regarder notre société avec davantage de lucidité.
Une mise en garde attribuée à Platon
Voici une adaptation française couramment citée, inspirée du livre VIII de La République.
« Lorsque les pères s’habituent à laisser faire leurs enfants,
lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles,
lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter,
lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus, au-dessus d’eux, l’autorité de rien ni de personne, alors, c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie. »
— Passage couramment attribué à Platon, La République, livre VIII.
Cette formulation, qui circule largement, est une adaptation du texte antique et non une traduction littérale faisant l’unanimité. Platon s’interroge sur la manière dont le rejet de toute autorité et l’excès de liberté pourraient contribuer, selon son analyse, à la transformation de la démocratie en tyrannie. Il ne dit pas exactement que la dictature « revient », mais que la tyrannie pourrait naître d’un tel processus.
Quand les règles ne seraient plus respectées
Que penserions-nous d’une société dans laquelle certains jeunes ne reconnaîtraient plus aucune autorité, où la parole des parents et des enseignants perdrait son poids, et où les règles communes seraient considérées comme des contraintes dont chacun pourrait s’affranchir ?
Les pillages, les dégradations et les violences urbaines, lorsqu’ils sont établis, dépassent le cadre de la contestation légitime. Manifester et exprimer un désaccord sont des libertés fondamentales. Détruire, piller et agresser ne le sont pas. Confondre ces comportements reviendrait à fragiliser les libertés que notre République garantit à tous.
Il ne s’agit pas d’affirmer que notre pays aurait définitivement basculé dans une telle situation, mais de s’interroger sur les risques d’une société qui tolérerait progressivement le mépris de la loi.
La liberté sans responsabilité ?
Si l’impunité devait s’installer dans les esprits et si les citoyens perdaient confiance dans la capacité de l’État à les protéger, la défiance envers les institutions pourrait grandir. Certains pourraient même être tentés de réclamer des réponses toujours plus autoritaires.
C’est ici que la réflexion de Platon prendrait tout son sens. Une société qui ne parviendrait plus à concilier liberté, responsabilité et autorité pourrait finir par réclamer, dans la peur et la colère, des mesures menaçant ses propres libertés.
La tyrannie ne serait pas pour autant inévitable. Mais le renoncement à l’autorité légitime, tout comme l’abandon des principes démocratiques au nom de l’urgence, pourrait fragiliser l’équilibre républicain.
L’autorité n’est pas l’arbitraire
Pour les anciens légionnaires, la discipline, la cohésion et le sens du devoir ne sont pas de vains mots. L’expérience leur enseigne qu’aucune communauté ne peut durablement fonctionner sans règles communes ni respect de la mission.
Mais l’autorité n’est pas l’arbitraire, pas plus que la fermeté ne signifie l’abandon de l’État de droit. Les forces de l’ordre doivent pouvoir accomplir leurs missions dans le cadre légal, les auteurs de violences répondre de leurs actes devant la justice et les victimes être protégées.
La réponse ne saurait être uniquement répressive. Elle passe aussi par l’éducation, la transmission des valeurs civiques et le rappel des devoirs qui accompagnent chaque droit. Apprendre à contester sans détruire, à s’opposer sans agresser, à défendre ses convictions sans nier celles des autres. Voilà un enjeu essentiel pour les générations futures. Il serait toutefois injuste de confondre une minorité d’individus violents avec toute une jeunesse.
Préserver notre héritage républicain
Notre pays n’a pas à choisir entre liberté et ordre, justice et fermeté, autorité et démocratie. Il lui faut retrouver l’équilibre qui permet à ces principes de se renforcer mutuellement.
Les anciens légionnaires savent que servir ne consiste pas seulement à défendre un territoire, mais aussi à préserver les valeurs qui donnent un sens à cet engagement. Cette responsabilité peut se prolonger aujourd’hui par la transmission de l’expérience, le civisme et la défense des institutions républicaines.
Platon nous inviterait peut-être à nous poser cette question. Que deviendrait une démocratie si plus personne ne jugeait nécessaire de respecter les règles qui rendent la liberté possible ?
La dictature ne serait ni une fatalité ni une conséquence automatique des désordres actuels. Mais l’histoire nous enseignerait une chose : une nation qui renoncerait à transmettre ses principes et à faire respecter ses lois risquerait de compromettre elle-même l’avenir de ses libertés.
La France s’est construite sur un héritage de devoir, de courage et de liberté. La République n’est ni l’absence de règles ni le règne de la force. Elle est l’équilibre exigeant entre les droits de chacun et les devoirs de tous.
Pour ceux qui ont servi sous ses couleurs, cet héritage ne saurait être un simple souvenir. Il est une responsabilité. Celle de transmettre aux générations futures une France fidèle à ses valeurs, respectueuse de ses lois et consciente de ce qu’elle doit à son histoire.
Car la liberté est un droit. La défendre, la transmettre et la préserver est un devoir.