Ce que la Légion a laissé en nous
Par Christian Morisot
Rien ne me prédisposait à servir la France dans une carrière militaire et, maintenant que, l’âge aidant, je peux juger avec un peu de recul, je sais que ce choix était le bon et que le métier des armes était celui qui convenait le mieux à mon caractère. Je lui dois le privilège d’avoir passé ma jeunesse dans une atmosphère limpide et d’avoir senti vibrer à l’unisson du mien des cœurs exaltés par l’école d’énergie, de courage et d’humanité.
Mais, parlant d’humanité, j’aime donner une version de cette chose mise à toutes les sauces des discussions sans fin : « Il n’y a point d’humanité moderne », disait Alain. « Il faut que le passé éclaire le présent, sans quoi nos contemporains ne sont à nos yeux que des animaux énigmatiques. » L’humanité n’est devant nous, comme idéal, que parce qu’elle est d’abord derrière nous, comme histoire, comme mémoire fidèle.
Le souvenir de ces années s’est gravé profondément en moi et le temps n’a pu l’affaiblir. S’il est des épreuves, des déceptions qui auraient pu étouffer un moment mon enthousiasme à devenir légionnaire, Dien Bien Phû et la guerre d’Algérie ont montré que les légionnaires avaient été à la hauteur de l’impossible, face aux décisions politiques, conservant intacts le trésor de leurs souvenirs et le germe de leurs espérances.
Des diverses phases de ma vie de légionnaire, ce sont celles passées de 1976 à 1978 à Djibouti qui ont laissé en moi l’impression la plus forte et j’ai souvent tenté, maladroitement, d’évoquer l’extraordinaire ambiance de cette période, avant, pendant et après l’indépendance de ce confetti de la Corne de l’Afrique.
Sans doute ma peinture de la Légion est-elle assez différente de celle que la légende a popularisée ; elle semblera aussi décevante à certains beaux penseurs… et fortes têtes. En dépouillant le modèle des oripeaux dont on le revêt habituellement, cela me permet de mieux montrer sa grandeur, dans la nudité de sa farouche mystique.
La Légion ne nous lâche plus quand nous avons goûté ses philtres. Quelle passion nous avons pour elle et quelle dévotion profonde cachait les masques de scepticisme ou de moquerie derrière lesquels s’abritait notre pudeur.
L’épanchement sentimental ne saurait être un fil conducteur. Les problèmes de la vie quotidienne, les contingences du métier, tout s’estompe et paraît méprisable, tandis que s’impose une hallucinante réalité, celle d’une extraordinaire destinée humaine.
Simple pion sur l’échiquier du Roi, le légionnaire doit conserver ses forces intactes pour le service d’un pays qui n’est pas, souvent, le sien, et sa devise de fidélité dans l’honneur est celle de maîtres mots trop exigeants pour lui permettre de s’enivrer de liberté. À lui les âpres besognes, chaque jour répétées…
Je lisais dernièrement quelques lettres écrites au lendemain de la Grande Guerre et l’une d’elles exprimait l’esprit des « anciens combattants », tel qu’il avait été raconté lors d’une conférence retentissante à Clermont-Ferrand. L’auteur concluait par un code d’honneur de l’ancien combattant, un peu comme notre code d’honneur de l’ancien légionnaire : une œuvre claire, écrite d’une plume intuitive, qui pourrait être, encore aujourd’hui, d’actualité :
1 : L’ancien combattant est attaché au pays qu’il a sauvé parce qu’il a souffert pour lui.
2 : Il est pacifique parce qu’il connaît bien la guerre.
3 : Il a le sens de l’action et se méfie des rhéteurs.
4 : Réaliste dans l’idéalisme, il n’admet pas de dangereuses idéologies.
5 : Il est ordonné par haine du désordre.
6 : Il est constructeur, par haine de la destruction guerrière.
7 : Il est ennemi du mensonge et a horreur du bourrage de crâne.
8 : Il a le sens de l’intérêt général auquel il a plié le sien.
9 : Il a un appétit d’autorité et de discipline consentie.
10 : Ayant conscience de la solidarité, il a l’esprit d’équipe.
11 : Grand partisan de la tolérance politique et religieuse, il ne connaît pas de haines sociales.
12 : Il sait assumer des responsabilités.
Les guerres ont réalisé le miracle de briser l’égoïsme. Certains de mes grands anciens me confiaient qu’au début de leur contrat, ils se sentaient si petits, si abandonnés, si anonymes qu’ils recherchaient le soutien de leurs camarades.
« En temps de guerre, disaient-ils, tout ce qui faisait hier la raison d’agir ne comptait plus. À quoi bon former des projets, puisque l’on ne savait pas si l’on vivrait le lendemain ? La hantise de la mort poursuivait les cerveaux et la menace constante du danger maintenait dans les âmes le sentiment de la nécessaire solidarité. La guerre rapproche les esprits et le cœur plus que la paix… »
N’est-il point vrai que la guerre tue moins d’âmes que la paix ?
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