« Des hommes irréguliers »
Le chemin d’un homme, du légionnaire au prêtre
Publié en 2006, ce livre d’Étienne de Montety, alors rédacteur en chef adjoint du Figaro Magazine, est le fruit de trois années d’enquêtes auprès d’anciens de la Légion étrangère. À travers treize parcours singuliers, il raconte la rupture, l’épreuve et la reconstruction. Souvent venus d’ailleurs, ces hommes rappellent que rien n’est jamais définitivement joué.
En ce temps de Noël, propice au recueillement, il m’a semblé juste d’évoquer l’un d’entre eux, à la trajectoire profondément humaine : le père Jorge Saavedra.
Dans cet article, Christian relate avec simplicité la rencontre avec cet homme discret, dont le cheminement spirituel, façonné par les épreuves et les rencontres décisives, trouve sa lumière au cœur même de la Légion étrangère.
Louis Perez y Cid
Le chemin d’un homme, du légionnaire au prêtre
Recueilli par Christian Morisot
Directeur de l’Institution des Invalides de la Légion étrangère, je me trouvais dans une situation très délicate : je n’avais pas de prêtre pour assurer les obsèques d’un des pensionnaires qui venait de nous quitter.
De mémoire, j’avais connaissance qu’un prêtre, ancien légionnaire se trouvait à Aix en Provence, il était précisé le concernant qu’il s’agissait d’un homme très discret qui logeait dans un petit appartement sous les toits au chevet de la cathédrale.
C’est ainsi, que répondant à ma sollicitation, je rencontre le père Jorge Saavedra qui accepta de célébrer cet hommage religieux à notre Ancien en la chapelle de l’Institution.
A l’issue, l’occasion se présentait de faire plus amples connaissances.
J’appris entres autres découvertes que ce dernier était d’origine Chilienne, que son père était diplomate ce qui lui donna l’occasion de faire le tour de nombreuses capitales du monde. Quand la seconde guerre mondiale éclate, Jorge n’avait pas dix ans. A la fin de la guerre, son père devenu ambassadeur était muté en Bolivie. C’est là qu’il découvre la grande diversité d’une classe dominante très riches qui régnait sur un pays où la majorité des habitants était constitué de pauvres gens qui vivaient dans une extrême misère difficilement supportable aux yeux de Jorge.
A vingt ans, il n’a guère de but dans sa vie. Son Père l’inscrit à l’université à Washington. Devenu étudiant sur le sol américain, il est appelé à partir pour la Corée. L’idée de se battre le séduit, mais son Père s’y oppose et intervient auprès des autorités américaines et réussit à annuler le départ de son fils pour la guerre. Jorge prend très mal cette intervention paternelle et met un océan entre sa famille et lui en s’embarquant pour l’Europe.
Son envie de rupture avec le monde est ancrée en lui, il regagne l’Amérique latine, refuse de retrouver sa famille et s’installe dans une forme expérimentale de ferme en Amazonie. Très vite, il entrevoit les limites d’un tel projet et reprend l’avion pour la France dont il a la nostalgie. C’est ainsi qu’il se présente au fort Saint-Nicolas à Marseille, le jour de Noël, pour contracter un engagement à la Légion étrangère. Quelque peu désœuvré, il aspirait à trouver de la rigueur pour briser en lui ce qu’il avait de mou et d’incertain, cette fois il ne pouvait plus reculer.
Dans un premier temps,il est affecté au 1er Régiment Etranger à Sidi Bel Abbès, le fief de la Légion en Algérie.
Jorge est âgé de trente ans, il s’épanouit dans cet univers bigarré où se croisent les cultures les plus diverses, les expériences de vie les plus inattendues. Il est gré à cette Légion pour son accaueil discret qui lui a été fait comme s’il avait été compris.
Sobre, consciencieux, il est très bien noté et apprécié, il vit comme un moine sans Dieu dans une grande solitude et c’est tout naturellement qu’il fréquente assidûment la bibliothèque municipale de Sidi Bel Abbès. C’est là qu’il fait la connaissance d’un algérien de grande culture qui lui conseille de lire Simone Weil : « Attente de Dieu ». Une semaine après, sans avoir lu le livre, Il apprend que celui qui était devenu son Ami venait d’être assassiné. La violence et la haine venaient de faire disparaître un homme cultivé, francophile. Très affecté, Jorge entrepris de feuilleté, ce fut un choc, la rencontre avec un esprit ardent, épris de vérité : « Alors que le nom même de Dieu n’avait aucune part dans mes pensées, j’avais à l’égard des problèmes de ce monde et de cette vie, la conception chrétienne d’une manière explicite, rigoureuse ». Jorge est profondément saisi, ces mots sont pour lui dévorés dans une grande fébrilité, désireux de partager la quête de la jeune philosophe. Il lui revenait en mémoire des images de son passé, une église blanche, un enfant à genoux ; une chaleur l’envahit. La foi de son enfance revient au galop.
Octobre 1962, le 1er Etranger quitte Bel Abbès pour s’installer à Aubagne, c’est pour Jorge et la Légion un tournant. C’est aussi l’occasion, pour lui, de découvrir « les confessions » de Saint-Augustin, « L’introduction à la dévote » de Saint-François de Sales, les ouvrages de Fénélon. Dans le quartier « Viénot » d’Aubagne, ses compagnons légionnaires s’interrogent sur ce camarade qui vit comme un anachorète.
Jorge a décidé de consacrer sa vie à Dieu.
Sa première retraite de converti, il l’effectuera chez les moines bénédictions de Ligugé.
Jorge a trente-cinq ans et une vie bien remplie à son actif.
Ordonné prêtre en 1970, le Padre Saavedra est nommé curé à Gardanne.
Il y a quelques temps, après des années sans contact avec la Légion, Jorge a été invité à une messe de Camerone. Ce n’est pas sans émotion qu’il a ainsi renoué avec ce monde et par l’intermédiaire de cette Institution des Invalides de Puyloubier où je le recevais. C’était pour lui l’occasion de mettre l’accent et de parler de : « ces visages marqués par la maladie, la souffrance, parfois l’alcool, ces regards sans joie à peine égayés par les circonstances de la Nativité… ». Il fut profondément touché. Ce jour-là, il leur parla du Christ, de la joie, de l’espérance et leur dit que ce sont eux qui, un jour de Noël lui avaient donné un sens à sa vie.