L’islam,
ou l’épreuve des consciences européennes
Par Louis Perez y Cid
Il est des débats qui, sous l’apparence de l’évidence, dissimulent une confusion plus profonde. L’islam est de ceux-là, moins un objet clairement défini qu’un révélateur des incertitudes de notre temps.
Il est devenu difficile, en Europe, de parler de l’islam sans céder à l’alternative stérile de l’angélisme ou de la dénonciation. À mesure que le mot s’impose dans l’espace public, il semble perdre en précision ce qu’il gagne en charge affective. Il désigne tour à tour une foi, une culture, une civilisation, parfois une menace, et finit, à force d’usages contradictoires, par n’être plus qu’un signe de nos propres inquiétudes.
Or, toute réflexion sérieuse suppose d’abord un effort de distinction.
L’islam est, en son principe, une religion. Comme telle, il engage des croyances, des pratiques, une relation au sacré. Mais, à l’instar des grandes traditions religieuses de l’histoire, il ne se réduit pas à cette dimension intérieure, il s’inscrit aussi dans des formes sociales, des héritages juridiques, des constructions politiques.
Cette pluralité n’a rien d’exceptionnel, elle est le propre de toute religion qui traverse le temps et les sociétés.
Ce qui trouble, dès lors, n’est pas tant cette complexité que la difficulté croissante à la penser.
Car le regard que l’Europe porte sur l’islam est indissociable du rapport qu’elle entretient avec elle-même.
Longtemps, le continent s’est compris à partir d’une continuité historique, d’un socle culturel, d’une certaine idée de l’homme et du politique.
Cette conscience, qu’elle fût explicite ou implicite, donnait aux sociétés européennes une forme d’assurance tranquille.
Or cette assurance s’est fissurée.
À la faveur des ruptures du XXe siècle, des remises en cause intellectuelles et des transformations sociales, l’Europe a peu à peu substitué au sentiment de continuité une posture critique, parfois même une forme de soupçon à l’égard de son propre héritage.
Ce mouvement, en lui-même fécond, a néanmoins produit un effet paradoxal, en déconstruisant ses certitudes, elle a affaibli sa capacité à se définir.
C’est dans cet intervalle que s’inscrit le malaise contemporain.
Face à une tradition religieuse qui, pour une partie de ses fidèles, demeure structurante et englobante, les sociétés européennes opposent une conception plus fragmentée, plus individualisée du sens et de l’appartenance. De cette rencontre naît moins un conflit frontal qu’une dissonance, parfois silencieuse, mais réelle.
La tentation est alors grande de réduire cette dissonance à des schémas simplificateurs, explications démographiques, lectures mécaniques, généralisations hâtives. Ces constructions offrent le confort de la clarté apparente, mais elles échouent à rendre compte de la réalité vécue, faite de nuances, de contradictions, de trajectoires singulières.
Car il n’existe pas “un” islam agissant selon une logique uniforme, pas plus qu’il n’existe “une” Europe homogène et cohérente.
Il existe, en revanche, des tensions, culturelles, sociales, parfois religieuses, que nul ne saurait nier. Les ignorer serait céder à l’aveuglement, les absolutiser relèverait d’une autre forme d’erreur.
La véritable question est ailleurs.
Elle réside dans la capacité des sociétés européennes à formuler clairement ce qu’elles sont, ce qu’elles entendent préserver, et les conditions selon lesquelles des individus d’horizons divers peuvent s’y inscrire.
Non dans le rejet de l’altérité, mais dans l’exigence d’un cadre commun intelligible et assumé.
Une civilisation ne se maintient ni par l’effacement de ses principes, ni par la désignation indistincte d’un adversaire. Elle se maintient par la conscience qu’elle a d’elle-même, par la fidélité à ce qui la fonde, et par la lucidité avec laquelle elle affronte ce qui la met à l’épreuve.
Ce que l’Europe interroge à travers l’islam n’est peut-être rien d’autre que sa propre définition. Et c’est toujours dans cette interrogation que se joue, en dernier ressort, le destin des civilisations.
Il est des débats qui, sous l’apparence de l’évidence, dissimulent une confusion plus profonde. L’islam est de ceux-là, moins un objet clairement défini qu’un révélateur des incertitudes de notre temps.
Il est devenu difficile, en Europe, de parler de l’islam sans céder à l’alternative stérile de l’angélisme ou de la dénonciation. À mesure que le mot s’impose dans l’espace public, il semble perdre en précision ce qu’il gagne en charge affective. Il désigne tour à tour une foi, une culture, une civilisation, parfois une menace, et finit, à force d’usages contradictoires, par n’être plus qu’un signe de nos propres inquiétudes.
Or, toute réflexion sérieuse suppose d’abord un effort de distinction.
L’islam est, en son principe, une religion. Comme telle, il engage des croyances, des pratiques, une relation au sacré. Mais, à l’instar des grandes traditions religieuses de l’histoire, il ne se réduit pas à cette dimension intérieure, il s’inscrit aussi dans des formes sociales, des héritages juridiques, des constructions politiques.
Cette pluralité n’a rien d’exceptionnel, elle est le propre de toute religion qui traverse le temps et les sociétés.
Ce qui trouble, dès lors, n’est pas tant cette complexité que la difficulté croissante à la penser.
Car le regard que l’Europe porte sur l’islam est indissociable du rapport qu’elle entretient avec elle-même.
Longtemps, le continent s’est compris à partir d’une continuité historique, d’un socle culturel, d’une certaine idée de l’homme et du politique.
Cette conscience, qu’elle fût explicite ou implicite, donnait aux sociétés européennes une forme d’assurance tranquille.
Or cette assurance s’est fissurée.
À la faveur des ruptures du XXe siècle, des remises en cause intellectuelles et des transformations sociales, l’Europe a peu à peu substitué au sentiment de continuité une posture critique, parfois même une forme de soupçon à l’égard de son propre héritage.
Ce mouvement, en lui-même fécond, a néanmoins produit un effet paradoxal, en déconstruisant ses certitudes, elle a affaibli sa capacité à se définir.
C’est dans cet intervalle que s’inscrit le malaise contemporain.
Face à une tradition religieuse qui, pour une partie de ses fidèles, demeure structurante et englobante, les sociétés européennes opposent une conception plus fragmentée, plus individualisée du sens et de l’appartenance. De cette rencontre naît moins un conflit frontal qu’une dissonance, parfois silencieuse, mais réelle.
La tentation est alors grande de réduire cette dissonance à des schémas simplificateurs, explications démographiques, lectures mécaniques, généralisations hâtives. Ces constructions offrent le confort de la clarté apparente, mais elles échouent à rendre compte de la réalité vécue, faite de nuances, de contradictions, de trajectoires singulières.
Car il n’existe pas “un” islam agissant selon une logique uniforme, pas plus qu’il n’existe “une” Europe homogène et cohérente.
Il existe, en revanche, des tensions, culturelles, sociales, parfois religieuses, que nul ne saurait nier. Les ignorer serait céder à l’aveuglement, les absolutiser relèverait d’une autre forme d’erreur.
La véritable question est ailleurs.
Elle réside dans la capacité des sociétés européennes à formuler clairement ce qu’elles sont, ce qu’elles entendent préserver, et les conditions selon lesquelles des individus d’horizons divers peuvent s’y inscrire.
Non dans le rejet de l’altérité, mais dans l’exigence d’un cadre commun intelligible et assumé.
Une civilisation ne se maintient ni par l’effacement de ses principes, ni par la désignation indistincte d’un adversaire. Elle se maintient par la conscience qu’elle a d’elle-même, par la fidélité à ce qui la fonde, et par la lucidité avec laquelle elle affronte ce qui la met à l’épreuve.
Ce que l’Europe interroge à travers l’islam n’est peut-être rien d’autre que sa propre définition. Et c’est toujours dans cette interrogation que se joue, en dernier ressort, le destin des civilisations.