La couleur qui nous manque
Avant propos de Christian Morisot
Quand un écrit me plaît, j’ai la lourdeur paresseuse de ne plus vouloir exprimer une quelconque critique, seuls l’impression d’ensemble et la joie de lire m'importent.
Ce texte de notre ami Antoine est plein de couleurs et même si dans mon nouvel ailleurs, je retrouve sans être en vacances : « les peaux des uns et des autres plus cuivrées… » il me faut admettre que regarder de cette manière les “couleurs du temps” m’est tout particulièrement agréable.
Une parenthèse s’impose dans ma tête, c’est celle d'imaginer ce que peuvent en dire en ce moment, les vacanciers juillettistes de la plage de Malo les bains à Dunkerque, je crois bien que pour eux la couleur est grise presque définitivement au point que la mer et le ciel ne font qu’un.
Coïncidence étrange, au moment même où je lis cette lettre où il est écrit : “aucune alarme violente ne vient les éloigner des rives du sommeil.” Celle de mon voisin se met à hurler des décibels à réveiller le quartier tout entier.
S'il est vrai qu’il faut, peut-être, des vacances pour voir les couleurs, les sentir, les apprécier, je pense que les plagistes rôtis à l’image des colonies de phoques sur les plages ensoleillées ne doivent pas avoir la même façon de voir que notre ami quand il subissait les voûtes végétales des rues de Dire Dawa, l'aridité Djiboutienne ou les pentes verdoyantes suisses…
C’est vrai, encore, qu’un paysage n’est qu’une perception subjective de notre œil de photographe qui interprète les fréquences lumineuses, mais, Antoine, que ta lettre d’ailleurs réconforte par la température des couleurs imaginaires qu’elle nous offre et qui nous fait rêver au point : “ de retrouver une harmonie dissoute dans les tracas des jours laborieux.” C'est même valable pour un retraité, alors...
Les couleurs du temps
Par Antoine Marquet
Je ne crois pas que le temps des vacances soit seulement une période où il se dilate, où le corps se repose, où l’esprit s’apaise, où le changement des habitudes met de l’exotisme dans les moindres gestes. Les vacances ce ne sont pas seulement un rythme qui ralenti ou accélère, mais qui change simplement. Ce ne sont pas seulement les visages, autour de soi, qui n’ont plus les mêmes traits, ou les peaux des uns et des autres plus cuivrées, ou les femmes la même allure. Pas plus que les sons ne sont plus subtils, les mots différents, les musiques lointaines plus envoûtantes, les rêves plus présents parce qu’aucune alarme violente ne vient les éloigner des rives du sommeil. Non.
Les vacances c’est encore autre chose. Qu’est-ce qui nous décide, après tout, à louer une ferme dans le Périgord, ou partir se reposer dans un ryokan* ou encore rejoindre ces amis qui sont au Brésil plutôt que ceux-là qui sont à Argelès-sur-Mer ?
Au-delà des perspectives de bonheurs partagés, des chaleurs espérées au sud, des fraîcheurs du soir sous les bouleaux nordiques ou simplement dans les montagnes savoyardes, au-delà de tout ce qu’on croit savoir, il y a un « quelque chose » qui préside à ces décisions. C’est sans doute la couleur. On ne l’imagine pas, mais on est attiré vers un lieu de vacances par l’idée à peine consciente d’une couleur qui parle à nos esprits, une couleur dont on a manqué, dont on ressent le besoin.
Je me souviens de mon premier voyage en Ethiopie alors que j’étais en poste à Djibouti. Les voûtes végétales sur les rues de Dire Dawa, la profusion de fleurs après l’aridité djiboutienne m’ont fait réaliser que j’étais en manque de vert et de végétation. J’en ai ressenti une très forte émotion. C’était comme une nécessité impérieuse… Les pentes verdoyantes de cette Suisse africaine m’ont profondément marqué.
Nous avons besoin de couleur. Des rouges violents de Rothko aux bruns sombres de Goya, des ocres et la chaleur vibrante du désert, à la tombée du jour, quand il devient respirable, aux petits matins bleus. Une seule couleur, presque, pour le sable et le ciel avant la montée de l’astre lumineux. De Mondrian multicolore, aux bleus de Klein pour n’y voir que le bleu maritime qui invite à la fraîcheur. Le turquoise des lagons polynésiens et le bateau sur la mer avec à l’horizon, à peine une île, une tâche de vert…
De l´étrange polychromie de Malevitch aux flous de Turner, du blanc solide au gris-bleu délicat des glaciers d’Islande, aux cieux agités d’Ecosse. Du jaune doré des plaines de Provence mouillé de tâches lavande, à celui des plages du Portugal ponctué de l’ocre rocheux de ses falaises ou à celui plus calme des îles de Croatie. Les vacances sont cette rencontre avec l’apaisement de l’iris. Une couleur qui est au diapason avec la sonorité de l’âme. Quelque chose qui permet de retrouver une harmonie dissoute dans les tracas des jours laborieux. Une chromothérapie en quelque sorte. Les Grecs de l’antiquité y mêlaient l’héliothérapie, bénis qu’ils n’étaient pas leurs dieux de l’Olympe et leur soleil. Ils savaient déjà que les couleurs ont des vibrations, des fréquences qui conviennent ici et déplaisent là. Dans l’idée de nos départs en vacances, il y a cette dimension d’une guérison, d’un bienfait inattendu grâce à la couleur salvatrice à laquelle on se rend. Le bleu ravit l’œil, mais aussi calme le corps et impose une sorte de paix. Le jaune fait sourire, invite à l’écriture…
C’est peut-être cela qui fait qu’en vacances, on pourrait désirer faire tout ce qui semble impossible en d’autres couleurs du temps. Se mettre au vert, ne dit-on pas, pour s’éloigner des contraintes ? Au vert–bleu des bassins de nymphéas de Monet ? Contre l’inquiétude et la lassitude, opposer la douceur et la diversité infinie des feuillages. Le bleu, l’ocre, le rouge associé au désir, à la jeunesse retrouvée. Le calme de la nuit dans le désert et l’enthousiasme des grands espaces. Avant de choisir les lieux de villégiature, on devrait consulter la palette d’un peintre, comme les Pythies consultaient les viscères animaux, et nous décider, en rêvant les teintes et ce qu’elles ont à nous dire pour peu qu’on y prête l’œil.
* ryokan = sorte d’auberge japonaise.