Wolf Zink, jusqu’au bout des chemins,
au plus près des étoiles
Un homme toujours fidèle à une certaine idée du devoir.
Le lieutenant-colonel (er- te) Wolf Zink est décédé le 18 juin 2024 dans sa 85e année à Montpellier.
Qui se souvient du LCL Zink ?
Par feu notre camarade Wolf ZINK
Je veux vous parler de mes pèlerinages à SAINT-JACQUES-DE-COMPOSTELLE — COMPOSTELA se traduisant par « champ des étoiles » —, mais aussi de mes treks dans l’Himalaya, les Andes et les Cévennes, tout près des étoiles.
Juin 1991 : la retraite
Je prends ma retraite avec le grade de lieutenant-colonel, tout en restant un an de plus dans mon affectation pour terminer un projet. Avec mon épouse Heidi et ma fille Nathalie, nous nous installons dans notre maison de l’arrière-pays de MONTPELLIER, construite lorsque j’étais jeune lieutenant pour avoir un pied-à-terre en France entre deux mutations.
Heidi retrouve rapidement un travail intéressant. Je me lance dans de nombreux travaux d’agrandissement et d’aménagement, que je tiens à réaliser seul, bien que n’ayant jamais exercé de métier manuel. Devenu expert, j’aide bénévolement mon frère et mes voisins. Je donne des cours de langue à l’EAI, adhère à l’amicale des anciens légionnaires de NÎMES, participe aux commémorations de CAMERONE, anime le club de randonnée du village, vérifie les comptes de notre copropriété dans les Alpes, cours, marche et skie.
Nous voyageons peu. Pour la première fois de notre vie, nous sommes chez nous, dans nos murs et nos meubles. Et nous y sommes bien. Bref, je mène la vie tranquille d’un retraité banal.
2002 : tout bascule
À 63 ans, une sciatique paralysante m’impose une opération urgente. Après dix-sept mois de convalescence, je ne peux plus pratiquer mes sports favoris. Une fracture du pied, une phlébite et des coliques néphrétiques achèvent de miner ma confiance en mes capacités physiques. Pour me ressaisir, un pèlerinage à SAINT-JACQUES-DE-COMPOSTELLE s’impose.
2003-2004 : le premier pèlerinage
En octobre 2003, Heidi et moi testons notre résistance sur le « Cœur de Gascogne » : 165 km en six jours dans le Gers, dont une partie sur l’ancien chemin du PUY-EN-VELAY.
En août 2004, nous partons de RONCEVALLES pour rejoindre SANTIAGO DE COMPOSTELA par le CAMINO FRANCÉS. Nous parcourons 760 km en 28 jours, avec un sac de 15 kg chacun, logeant dans des auberges de pèlerins, des pensions ou des chambres d’hôtes. Les ampoules d’Heidi et mes tendinites ne nous épargnent pas.
Coupés de nos racines et hors du temps, nous retrouvons les valeurs essentielles de la vie. Nous respectons les traditions du pèlerin, mais la dimension spirituelle ne nous touche pas encore. En revanche, nous éprouvons pendant plusieurs mois une profonde sérénité et un détachement des valeurs matérielles.
2005-2006 : l’appel des montagnes
En octobre 2005, nous partons douze jours au NÉPAL. De POKHARA, nous gravissons les interminables marches d’ULLERI, admirons l’ANAPURNA au lever du jour depuis POON HILL, puis remontons la vallée du KALI GANDAKI jusqu’à MUKTINATH, lieu de pèlerinage hindou à 3 800 m d’altitude. Nous sommes presque totalement coupés de la civilisation, au milieu de sommets dépassant 7 000 m.
En septembre 2006, nous découvrons le PÉROU. Après un trek d’acclimatation dans la cordillère Blanche, nous franchissons le col de PUNTA UNIÓN à 4 750 m, puis marchons sur les rives du lac TITICACA. Enfin, nous traversons la cordillère VILCABAMBA, de CUZCO à OLLANTAYTAMBO, en franchissant quatre cols entre 4 000 et 4 700 m. Manque de sommeil, altitude, températures extrêmes et diversité des climats mettent nos organismes à rude épreuve.
2007-2008 : le chemin prend un autre sens
En octobre 2007, nous reprenons Compostelle par le CAMINO DEL NORTE, au départ d’HENDAYE. Après 300 km en quatorze jours, nous nous arrêtons à RIBADESELLA : Heidi souffre des cervicales et ne peut plus porter son sac. Nous promettons de reprendre en 2008 et d’arriver à SANTIAGO pour son anniversaire, le 17 septembre.
En février 2008, nous partons en PATAGONIE. Au parc de TORRES DEL PAINE, après une marche exigeante, je découvre au pied des trois tours un glacier plongeant dans un lac émeraude parsemé d’icebergs. Dans ma vie de globe-trotter, je n’ai jamais vu un spectacle aussi beau. Nous poursuivons vers le glacier PERITO MORENO et les environs du FITZ ROY, paradis des randonneurs.
En mai, Heidi décède brutalement. Le monde s’écroule. Comme Job, j’ai mal à la vie. Achever notre projet commun sur le CAMINO DEL NORTE s’impose naturellement.
En septembre, je repars seul de RIBADESELLA. Je parcours 380 km en quatorze jours et arrive à SANTIAGO le 13 septembre. En attendant l’anniversaire d’Heidi, je m’installe à NOIA, paisible port de pêche. Dans l’église SAN MARTÍN, je me lie d’amitié avec SANTA DOLORES, qui m’aide à accepter l’inacceptable. Enfin, je suis devenu pèlerin au sens spirituel du terme.
2009-2011 : continuer malgré les épreuves
En août 2009, je tente de nouveau de marcher vers SANTIAGO pour l’anniversaire d’Heidi. Mais, faute de trouver un hébergement dans une région surpeuplée, je dois abandonner. En octobre, je reprends à OVIEDO et rejoins SANTIAGO après 270 km en douze jours. Dans les nuages de la cordillère CANTABRIQUE, je compose mon premier poème en français : La complainte du pèlerin.
En 2010, année jacquaire, je marche du PUY-EN-VELAY à CAHORS : 340 km en quatorze jours, sous le soleil, la pluie et la neige de l’AUBRAC. En septembre, je retourne à SANTIAGO en voiture, mais je ne me sens pas à ma place parmi les touristes.
En novembre, on m’implante une prothèse de hanche. En avril 2011, je reprends le chemin de CAHORS à LECTOURE, mais mon genou gauche me lâche. En septembre, équipé d’une hanche neuve, de genoux « lubrifiés » et de semelles orthopédiques, je repars. Douze jours et 250 km plus tard, j’atteins SAINT-JEAN-PIED-DE-PORT. Ce périple m’inspire le poème Sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Je rentre en train et repars dès le lendemain en voiture à SANTIAGO pour honorer l’anniversaire d’Heidi. En octobre, une opération d’un cancer fréquent chez les hommes de mon âge m’attend.
2012-2014 : la volonté contre les limites du corps
En avril 2012, je suis les traces de Robert Louis STEVENSON, du PUY-EN-VELAY vers ALÈS, sur un parcours réputé difficile. Après 100 km en cinq jours, la neige m’oblige à abandonner à LUC. Cette marche solitaire m’inspire Le chemin de Stevenson.
En septembre, je repars vers SANTIAGO avec Martine, rencontrée sur le chemin en 2011 et désormais compagne de ma vie. Nous parcourons 320 km en treize jours sur le CAMINO FRANCÉS. Je suis dans la cathédrale pour l’anniversaire d’Heidi.
En avril 2013, Martine et moi partons de sa maison du Lot-et-Garonne pour rejoindre la voie du littoral. Mais, soucieux d’assister à la cérémonie de CAMERONE, nous ne disposons que de sept jours : nous parcourons 170 km jusqu’à YCHOUX. En septembre, nous reprenons la marche dans les Landes. Après 180 km en huit jours, mon genou gauche se bloque. Je rejoins SAINT-JEAN-DE-LUZ en taxi. C’est fini. Mon poème sur le chemin de Compostelle dans les Landes est plutôt amer.
En avril 2014, je retourne sur le chemin de STEVENSON. Je parcours 90 km en trois jours et atteins FLORAC le dimanche de Pâques, après dix heures de marche épuisante sous une tempête de neige au SIGNAL DE BOUÈS, à 1 421 m. Je dois me résigner à un deuxième abandon. En novembre, je me fais opérer du genou gauche.
2015 : repartir
Entre-temps, j’ai 76 ans. Dans toute ma vie, je ne suis jamais resté sur un échec. Si Dieu le veut, je reprendrai donc cette année les chemins de SAINT-JACQUES et de STEVENSON.