Un conte de Noël de l’Histoire
Il arrive que l’Histoire écrive elle-même ses propres contes. Ce texte d'Antoine parle de courage, d’oubli, de fidélité et de retrouvailles. Deux soldats, deux vies parallèles, une rencontre tardive qui éclaire tout leur passé commun. Cet avant-propos invite le lecteur à entrer dans une histoire où la réalité dépasse la fiction et où la fraternité survit à tout, aux guerres, aux années, et au silence.
Louis Perez y Cid
Louis Perez y Cid
Conte ou miracle ?
Par Antoine Marquet
Les miracles existent encore, même dans la « Coloniale ».
Il y a quelques jours, je parcourais Facebook lorsqu’un visage buriné d’un ancien, couvert de décorations, s’est affiché sur mon écran. La légende affirmait : « Le dernier survivant de Dien Bien Phu. »
J’ai souri et j’ai répondu : Non. Le dernier, ce n’est pas lui.
J’en connais un autre. Un homme de 91 ans, droit comme un chêne, l’œil pétillant : Raymond Lindemann, mon ami de quarante ans.
Raymond, parachuté à Dien Bien Phu avec son bataillon, a tenu jusqu’à la chute du camp, avant la longue nuit de la captivité chez le Viet-Minh.
Et, au même moment, sans le savoir, un autre soldat marchait dans ses pas : Guy Sinet, para colo de la 3ᵉ compagnie du 1er BCP.
Le saut du 3 au 4 mai 1954 est annulé à cause du mauvais temps. La nuit suivante, enfin, à seulement 300 mètres du sol, il se jette hors du DC-3 n°699.
Le 8 mai, la cuvette tombe. Sinet est capturé. Il ne sera libéré que le 29 août.
Plus tard, rappelé pour l’Algérie, il rejoint la 3ᵉ compagnie du bataillon Bigeard, tout comme Raymond. Deux vies parallèles, deux trajectoires de fer et de feu, si proches qu’on aurait pu croire qu’elles finiraient par se toucher. Et pourtant…
Après la guerre, ils entreront tous deux à EDF. Tous deux vivront à vingt kilomètres l’un de l’autre, à Montélimar pour l’un, à Saint-Paul-Trois-Châteaux pour l’autre, sans jamais savoir que leur double existait, juste là, posé sur la même carte de France.
Et pendant tout ce temps, aucun des deux ne savait qu’ils avaient affronté les mêmes jungles, partagé les mêmes nuits de tourmente et de fracas, souffert dans les mêmes unités.
Et le retour d’Indochine n’avait pourtant rien d’un triomphe.
Lorsqu’ils débarquaient à Marseille, les soldats de retour du cauchemar étaient accueillis par les invectives de militants communistes de la CGT, hostiles à cette guerre lointaine.
Et le comble de l’indécence tomba comme un coup de crosse en travers du visage :
l’Intendance française refusa de verser le prêt-franc à ces hommes, sous prétexte absurde qu’ils avaient été « nourris gratuitement par le Viet-Minh » durant leur captivité.
Ainsi les recevait la patrie qu’ils avaient servie, pour laquelle ils avaient versé leur sang.
On imagine sans peine la blessure silencieuse qu’ils ont portée.
Puis, des décennies plus tard, un général, président de l’Association des membres de la Légion d’honneur de Montélimar, découvre au Journal Officiel la nomination de Guy Sinet dans la promotion du 11 novembre. Il connaît Raymond et ses six titres de guerre. Il rapproche les deux destins et comprend : ces frères d’armes doivent se rencontrer.
La rencontre a eu lieu récemment, chez Raymond.
Lorsque Sinet franchit le seuil, les deux hommes se regardent comme on reconnaît un frère perdu, non pas par le sang, mais par le feu.
Les dates se répondent, les souvenirs s’entremêlent, et soudain, dans le silence entre leurs phrases, on entend presque le claquement des parachutes au-dessus de la cuvette, le grondement des mortiers, et cette fraternité indomptable qui naît quand on a défié la mort ensemble — même sans se connaître.
Le 20 décembre prochain, Raymond aura l’honneur de remettre à Guy Sinet, médaillé militaire, les insignes de la Légion d’honneur.
Ce jour-là, ces deux destins trop longtemps parallèles se rejoindront enfin dans la lumière.
Au début du XXᵉ siècle, lorsque Charles de Foucauld, perdu parmi des tribus hostiles, vit surgir une colonne de secours de coloniaux, il tomba à genoux en lançant au ciel :
« Et au nom de Dieu, vive la Coloniale ! »
On dit que le monde est petit.
Moi, je crois plutôt aux miracles, ou peut-être… aux contes de Noël écrits par la main de l’Histoire.
Les miracles existent encore, même dans la « Coloniale ».
Il y a quelques jours, je parcourais Facebook lorsqu’un visage buriné d’un ancien, couvert de décorations, s’est affiché sur mon écran. La légende affirmait : « Le dernier survivant de Dien Bien Phu. »
J’ai souri et j’ai répondu : Non. Le dernier, ce n’est pas lui.
J’en connais un autre. Un homme de 91 ans, droit comme un chêne, l’œil pétillant : Raymond Lindemann, mon ami de quarante ans.
Raymond, parachuté à Dien Bien Phu avec son bataillon, a tenu jusqu’à la chute du camp, avant la longue nuit de la captivité chez le Viet-Minh.
Et, au même moment, sans le savoir, un autre soldat marchait dans ses pas : Guy Sinet, para colo de la 3ᵉ compagnie du 1er BCP.
Le saut du 3 au 4 mai 1954 est annulé à cause du mauvais temps. La nuit suivante, enfin, à seulement 300 mètres du sol, il se jette hors du DC-3 n°699.
Le 8 mai, la cuvette tombe. Sinet est capturé. Il ne sera libéré que le 29 août.
Plus tard, rappelé pour l’Algérie, il rejoint la 3ᵉ compagnie du bataillon Bigeard, tout comme Raymond. Deux vies parallèles, deux trajectoires de fer et de feu, si proches qu’on aurait pu croire qu’elles finiraient par se toucher. Et pourtant…
Après la guerre, ils entreront tous deux à EDF. Tous deux vivront à vingt kilomètres l’un de l’autre, à Montélimar pour l’un, à Saint-Paul-Trois-Châteaux pour l’autre, sans jamais savoir que leur double existait, juste là, posé sur la même carte de France.
Et pendant tout ce temps, aucun des deux ne savait qu’ils avaient affronté les mêmes jungles, partagé les mêmes nuits de tourmente et de fracas, souffert dans les mêmes unités.
Et le retour d’Indochine n’avait pourtant rien d’un triomphe.
Lorsqu’ils débarquaient à Marseille, les soldats de retour du cauchemar étaient accueillis par les invectives de militants communistes de la CGT, hostiles à cette guerre lointaine.
Et le comble de l’indécence tomba comme un coup de crosse en travers du visage :
l’Intendance française refusa de verser le prêt-franc à ces hommes, sous prétexte absurde qu’ils avaient été « nourris gratuitement par le Viet-Minh » durant leur captivité.
Ainsi les recevait la patrie qu’ils avaient servie, pour laquelle ils avaient versé leur sang.
On imagine sans peine la blessure silencieuse qu’ils ont portée.
Puis, des décennies plus tard, un général, président de l’Association des membres de la Légion d’honneur de Montélimar, découvre au Journal Officiel la nomination de Guy Sinet dans la promotion du 11 novembre. Il connaît Raymond et ses six titres de guerre. Il rapproche les deux destins et comprend : ces frères d’armes doivent se rencontrer.
La rencontre a eu lieu récemment, chez Raymond.
Lorsque Sinet franchit le seuil, les deux hommes se regardent comme on reconnaît un frère perdu, non pas par le sang, mais par le feu.
Les dates se répondent, les souvenirs s’entremêlent, et soudain, dans le silence entre leurs phrases, on entend presque le claquement des parachutes au-dessus de la cuvette, le grondement des mortiers, et cette fraternité indomptable qui naît quand on a défié la mort ensemble — même sans se connaître.
Le 20 décembre prochain, Raymond aura l’honneur de remettre à Guy Sinet, médaillé militaire, les insignes de la Légion d’honneur.
Ce jour-là, ces deux destins trop longtemps parallèles se rejoindront enfin dans la lumière.
Au début du XXᵉ siècle, lorsque Charles de Foucauld, perdu parmi des tribus hostiles, vit surgir une colonne de secours de coloniaux, il tomba à genoux en lançant au ciel :
« Et au nom de Dieu, vive la Coloniale ! »
On dit que le monde est petit.
Moi, je crois plutôt aux miracles, ou peut-être… aux contes de Noël écrits par la main de l’Histoire.