Désoccidentalisation
Le crépuscule d'un centre, l'aube d'un monde
Par Louis Perez y Cid
Il existe des moments dans l'histoire où les plaques tectoniques du monde se déplacent en silence. Les contemporains continuent de vivre comme hier, de penser comme hier, d'employer les mêmes mots, sans toujours percevoir que l'ordre auquel ils étaient habitués s'efface lentement sous leurs pieds.
Nous vivons l'un de ces moments.
Depuis près de cinq siècles, l'Occident a occupé une position singulière dans l'histoire humaine. Par la conquête, le commerce, la révolution industrielle, la puissance militaire, la maîtrise technologique et la domination culturelle, il a façonné une grande partie du récit mondial. Ses valeurs se sont voulues universelles. Ses références artistiques sont devenues des étalons. Son regard sur le monde s'est souvent confondu avec le monde lui-même.
Or voici que ce centre de gravité se déplace.
Ce que le géopolitologue Didier Billion nomme la « désoccidentalisation » n'annonce ni une catastrophe ni une revanche. Il décrit un phénomène plus profond, la fin progressive d'une centralité historique. Non pas la disparition de l'Occident, mais la perte de son monopole symbolique.
Cette nuance est essentielle.
Car derrière les débats géopolitiques, derrière les statistiques économiques et les rapports de puissance, se joue une question plus fondamentale encore, qui raconte désormais le monde ?
Pendant longtemps, les récits sont partis de quelques capitales. Paris, Londres, New York ont produit des imaginaires qui se sont diffusés à l'échelle planétaire. L'art contemporain, le cinéma, la littérature, la philosophie et même les catégories intellectuelles à travers lesquelles nous interprétons le réel ont largement porté l'empreinte de cette domination.
Mais le XXIe siècle voit émerger d'autres voix.
Des cinéastes africains racontent leur propre modernité. Des romanciers asiatiques réinventent les formes narratives. Des artistes latino-américains questionnent les héritages coloniaux sans attendre la validation des institutions occidentales. Partout, de nouvelles perspectives surgissent, non comme des périphéries en quête de reconnaissance, mais comme des centres de création à part entière.
Le monde ne se provincialise pas. Il se décentre.
Cette évolution dérange parfois. Elle oblige à renoncer à une confortable illusion, celle selon laquelle l'universel aurait un accent particulier, une géographie précise, une mémoire exclusive. Elle nous rappelle que l'universalité authentique n'est jamais le rayonnement d'une seule civilisation, mais la rencontre féconde de plusieurs expériences humaines.
Pour Legion'Arts, cette réflexion est essentielle. Observer les transformations du monde, c'est aussi observer les transformations de l'art. Les artistes sont souvent les premiers à percevoir les mouvements profonds de leur époque.
Car l'art prospère lorsque les frontières intellectuelles s'ouvrent, lorsque les certitudes vacillent, lorsque les regards se croisent. Les grandes renaissances sont nées des échanges. Les grandes révolutions esthétiques sont apparues lorsque les créateurs ont cessé de contempler leur propre reflet pour découvrir d'autres horizons.
L'histoire de l'art nous enseigne que les grandes mutations politiques, philosophiques ou spirituelles produisent souvent de nouvelles formes esthétiques.
Au début du XXe siècle, les avant-gardes russes pressentent déjà l'épuisement d'un monde ancien. Avec Malevitch, Tatline, Kandinsky ou Chagall, l'art ne cherche plus seulement à représenter le réel, il tente d'inventer des formes capables d'exprimer une époque en rupture avec ses héritages.
Le célèbre Carré noir de Kazimir Malevitch apparaît alors comme bien plus qu'une œuvre, un manifeste.
Comme si l'effacement progressif des anciens repères religieux, politiques et sociaux appelait également un langage artistique inédit.
Les artistes avaient perçu avant beaucoup d'autres que leur époque changeait de nature. Ils ne décrivaient pas seulement le monde, ils tentaient déjà d'habiter celui qui venait.
La désoccidentalisation n'est donc pas seulement une affaire de diplomates ou d'économistes. Elle concerne notre manière de créer, de transmettre et de rêver.
Elle nous invite à sortir d'une vision verticale de la culture pour entrer dans une géographie plus vaste, plus complexe et plus exigeante. Une géographie où aucune civilisation n'occupe seule le centre de la scène, où les héritages dialoguent sans hiérarchie prédéterminée.
Peut-être assistons-nous aujourd'hui à un phénomène comparable. Non pas une révolution idéologique unique, mais le basculement progressif vers un monde polycentrique.
Là encore, les artistes semblent en première ligne. Ils explorent déjà des imaginaires qui ne regardent plus exclusivement vers l'Europe ou l'Amérique du Nord. Ils traduisent dans leurs œuvres l'émergence d'un monde où les références, les récits et les sensibilités se multiplient.
Comme souvent dans l'histoire, la création précède l'analyse.
Peut-être est-ce là le véritable enjeu de notre époque, apprendre à habiter un monde devenu pluriel.
Accepter que l'histoire ne converge plus vers un modèle unique. Reconnaître enfin que la richesse de l'humanité réside moins dans l'uniformité que dans la diversité de ses voix.
Le XXIe siècle ne sera pas occidental. Il ne sera pas davantage chinois, indien, russe ou africain. Il sera celui d'une coexistence inédite entre plusieurs pôles de puissance, plusieurs mémoires et plusieurs imaginaires.
Pour les artistes, les écrivains et les créateurs, ce n'est pas une menace.
C'est un appel.
L'appel à explorer un monde qui, pour la première fois depuis longtemps, ne possède plus un seul centre, mais une multitude d'horizons. Car c'est souvent lorsque les certitudes s'effacent que commence véritablement l'aventure de l'esprit.
Avant que les empires ne vacillent, les artistes changent de langage.
Avant que les cartes géopolitiques ne soient redessinées, les imaginaires se déplacent.
La désoccidentalisation est peut-être d'abord cela, une transformation du regard.
Les siècles futurs diront ce qui s'achève et ce qui commence.
Notre tâche, aujourd'hui, est peut-être simplement d'apprendre à regarder.