L'esprit de défense ne s'improvise pas,
il se transmet !
Par Louis Perez y Cid
De Djibouti à l'Ukraine, de l'expérience du légionnaire à la salle de classe, pourquoi les anciens militaires ont encore un rôle à jouer auprès de la jeunesse.
On entend souvent dire que les jeunes ne connaissent plus leur armée et que le lien entre la Nation et ceux qui la défendent s'est distendu. Mais savons-nous vraiment ce qui se fait dans nos établissements scolaires ? Et quelle place pouvons-nous encore prendre, nous, anciens militaires, dans la transmission de l'esprit de défense ?
Une intervention au collège Caroline Aigle de Lançon-Provence, organisée avec l'association ALMOPEX auprès d'une classe de défense de troisième, m'a permis d'y réfléchir concrètement.
« Et si demain matin, la France s'arrêtait ? »
Le 13 septembre, en amont de la commémoration du Drakkar au Liban, Simone Sarrazin, présidente d'ALMOPEX, a évoqué les opérations extérieures et ce drame qui a marqué notre histoire militaire. J'ai ensuite posé une question aux élèves.
« Imaginez que demain matin, la France soit plongée dans une crise grave, plus d'eau, d'électricité, d'Internet, des transports perturbés et des hôpitaux en difficulté. Qu'est-ce qui est essentiel pour que le pays continue à fonctionner ? »
Les réponses sont : l'eau, l'électricité, les hôpitaux, les secours…
« vous avez tout compris sur la défense » ai-je répondu puis je leur ai expliqué que défendre un pays n'est pas seulement une affaire de soldats, cela concerne toute la société.
À partir de mon expérience de légionnaire, j'ai développé quatre thèmes, l'individu, l'équipe, le pays et leur propre rôle de citoyens.
Le courage, ce n'est pas de ne pas avoir peur
En 1976, à Djibouti, alors que le territoire approchait de l'indépendance, deux manifestations, l'une afar, l'autre issa, menaçaient de s'affronter. Notre compagnie de la 13e DBLE fut déployée entre les deux foules, armées de bâtons, de barres de fer et de coupe-coupe. Au milieu se trouvaient aussi des femmes et des enfants.
J'ai demandé aux élèves si les légionnaires avaient peur. Ils ont répondu oui.
Ils avaient raison. Mais notre plus grande crainte était de devoir tirer dans cette foule. Notre mission était d'empêcher l'affrontement et, si nous avions dû ouvrir le feu, il aurait fallu en assumer les conséquences.
Je voulais leur faire comprendre que le courage ne consiste pas à ne jamais avoir peur, mais à assumer ses responsabilités malgré la peur. Le sens de la mission, l'entraînement, la discipline et la confiance dans ses camarades permettent de tenir. Ces qualités sont tout aussi précieuses dans la vie civile.
L'équipe, apprendre à se faire confiance
Aucune opération ne repose sur les seules qualités individuelles. La cohésion se construit par le travail, la préparation et le respect des engagements. Chacun doit connaître son rôle et pouvoir compter sur les autres.
Ces principes valent dans le sport, une association, une entreprise ou la vie quotidienne. Nous avons tous besoin des autres pour atteindre un objectif commun.
La défense, une affaire de toute la Nation
J'ai évoqué le parcours d'Iryna Terekh, entrepreneuse ukrainienne qui a mis ses compétences au service de l'industrie de défense après l'agression russe de 2022.
Son engagement illustre une réalité essentielle, la défense d'un pays ne repose pas uniquement sur ses militaires. L'industrie, la technologie, les services de secours, les administrations et les citoyens contribuent, chacun à leur niveau, à la résilience nationale.
Il ne s'agit pas de faire de chacun un soldat, mais de comprendre que la capacité d'un pays à affronter une crise dépend de toute la société.
« Et vous, à votre âge, que pouvez-vous faire ? »
À quatorze ans, on ne commande pas une unité, mais on peut déjà apprendre à exercer son jugement, s'intéresser à l'histoire, comprendre les institutions, respecter les autres et participer à la vie collective.
Il faut aussi apprendre à faire face à la guerre informationnelle. Fausses nouvelles, images détournées et contenus sortis de leur contexte peuvent tromper, diviser et influencer les opinions. Vérifier les sources, croiser les informations et réfléchir avant de partager sont devenus des réflexes citoyens essentiels.
L'Éducation nationale est déjà mobilisée
L'éducation à la défense est intégrée aux enseignements depuis la réforme du service national de 1997. Les classes de défense et de sécurité globales, créées en 2005, permettent aux élèves de travailler avec des unités des forces de défense et de sécurité. Selon les données publiées par Éduscol en septembre 2026, elles concernent désormais plus de 32 000 élèves dans plus de 1 200 classes.
Tout n'est pas parfait, les partenariats restent inégaux. Mais prétendre que rien n'est fait serait injuste. L'école n'a pas vocation à former des soldats, mais des citoyens capables de comprendre les enjeux de défense et leurs responsabilités.
Nous, anciens militaires, pouvons contribuer à cet effort, sans nous substituer aux enseignants.
Anciens militaires, continuons à servir autrement
Ce qui m'a marqué au collège Caroline Aigle, c'est la participation des élèves et leur intérêt pour les anecdotes vécues. Le témoignage donne chair aux idées, à condition de savoir aussi écouter, répondre aux questions et laisser les jeunes réfléchir par eux-mêmes.
Notre expérience ne doit pas être un modèle à reproduire, mais un éclairage à partager. Nous pouvons expliquer ce que signifient une mission, la cohésion, la responsabilité face au danger et la défense au-delà de l'action des armées.
Une intervention ponctuelle, comme celle organisée avec ALMOPEX, peut déjà être utile. Les classes de défense offrent d'autres possibilités. Encore faut-il que nos associations se fassent connaître et que nous osions proposer notre concours aux établissements.
Nous avons quitté le service actif, mais nous n'avons pas nécessairement terminé de servir.
À Djibouti, en 1976, j'ai appris ce que signifiait tenir une position lorsque peur et responsabilité étaient indissociables. Des années plus tard, devant des collégiens, j'ai essayé de transmettre une partie de cet enseignement. Non pour leur demander de devenir militaires, mais pour leur faire comprendre que la défense repose sur des femmes et des hommes, des compétences, des institutions et des citoyens capables de discernement.
La jeunesse n'est pas seulement l'avenir de la Nation, elle en est déjà une composante. L'esprit de défense ne s'improvise pas le jour où survient une crise. Il se construit par l'éducation, la connaissance et la transmission.
Alors, anciens de la Légion étrangère, anciens combattants, anciens militaires, avant de dire que les jeunes ne savent plus, allons à leur rencontre. Écoutons-les. Racontons ce que nous avons vécu, avec humilité et sans rien enjoliver. Aidons-les à comprendre ce que nous avons appris.
Nous avons servi sous l'uniforme. Nous pouvons continuer à servir autrement.
Le relais est passé. À nous de transmettre.
Nota : Je remercie vivement Simone Sarrazin et son époux Jean-Claude, qui a conclu cette séance, de m'avoir permis de vivre cette expérience enrichissante. Cette rencontre avec les élèves du collège Caroline Aigle restera un beau moment de partage et de transmission.
Le 13 septembre, en amont de la commémoration du Drakkar au Liban, Simone Sarrazin, présidente d'ALMOPEX, a évoqué les opérations extérieures et ce drame qui a marqué notre histoire militaire. J'ai ensuite posé une question aux élèves.
« Imaginez que demain matin, la France soit plongée dans une crise grave, plus d'eau, d'électricité, d'Internet, des transports perturbés et des hôpitaux en difficulté. Qu'est-ce qui est essentiel pour que le pays continue à fonctionner ? »
Les réponses sont : l'eau, l'électricité, les hôpitaux, les secours…
« vous avez tout compris sur la défense » ai-je répondu puis je leur ai expliqué que défendre un pays n'est pas seulement une affaire de soldats, cela concerne toute la société.
À partir de mon expérience de légionnaire, j'ai développé quatre thèmes, l'individu, l'équipe, le pays et leur propre rôle de citoyens.
Le courage, ce n'est pas de ne pas avoir peur
En 1976, à Djibouti, alors que le territoire approchait de l'indépendance, deux manifestations, l'une afar, l'autre issa, menaçaient de s'affronter. Notre compagnie de la 13e DBLE fut déployée entre les deux foules, armées de bâtons, de barres de fer et de coupe-coupe. Au milieu se trouvaient aussi des femmes et des enfants.
J'ai demandé aux élèves si les légionnaires avaient peur. Ils ont répondu oui.
Ils avaient raison. Mais notre plus grande crainte était de devoir tirer dans cette foule. Notre mission était d'empêcher l'affrontement et, si nous avions dû ouvrir le feu, il aurait fallu en assumer les conséquences.
Je voulais leur faire comprendre que le courage ne consiste pas à ne jamais avoir peur, mais à assumer ses responsabilités malgré la peur. Le sens de la mission, l'entraînement, la discipline et la confiance dans ses camarades permettent de tenir. Ces qualités sont tout aussi précieuses dans la vie civile.
L'équipe, apprendre à se faire confiance
Aucune opération ne repose sur les seules qualités individuelles. La cohésion se construit par le travail, la préparation et le respect des engagements. Chacun doit connaître son rôle et pouvoir compter sur les autres.
Ces principes valent dans le sport, une association, une entreprise ou la vie quotidienne. Nous avons tous besoin des autres pour atteindre un objectif commun.
La défense, une affaire de toute la Nation
J'ai évoqué le parcours d'Iryna Terekh, entrepreneuse ukrainienne qui a mis ses compétences au service de l'industrie de défense après l'agression russe de 2022.
Son engagement illustre une réalité essentielle, la défense d'un pays ne repose pas uniquement sur ses militaires. L'industrie, la technologie, les services de secours, les administrations et les citoyens contribuent, chacun à leur niveau, à la résilience nationale.
Il ne s'agit pas de faire de chacun un soldat, mais de comprendre que la capacité d'un pays à affronter une crise dépend de toute la société.
« Et vous, à votre âge, que pouvez-vous faire ? »
À quatorze ans, on ne commande pas une unité, mais on peut déjà apprendre à exercer son jugement, s'intéresser à l'histoire, comprendre les institutions, respecter les autres et participer à la vie collective.
Il faut aussi apprendre à faire face à la guerre informationnelle. Fausses nouvelles, images détournées et contenus sortis de leur contexte peuvent tromper, diviser et influencer les opinions. Vérifier les sources, croiser les informations et réfléchir avant de partager sont devenus des réflexes citoyens essentiels.
L'Éducation nationale est déjà mobilisée
L'éducation à la défense est intégrée aux enseignements depuis la réforme du service national de 1997. Les classes de défense et de sécurité globales, créées en 2005, permettent aux élèves de travailler avec des unités des forces de défense et de sécurité. Selon les données publiées par Éduscol en septembre 2026, elles concernent désormais plus de 32 000 élèves dans plus de 1 200 classes.
Tout n'est pas parfait, les partenariats restent inégaux. Mais prétendre que rien n'est fait serait injuste. L'école n'a pas vocation à former des soldats, mais des citoyens capables de comprendre les enjeux de défense et leurs responsabilités.
Nous, anciens militaires, pouvons contribuer à cet effort, sans nous substituer aux enseignants.
Anciens militaires, continuons à servir autrement
Ce qui m'a marqué au collège Caroline Aigle, c'est la participation des élèves et leur intérêt pour les anecdotes vécues. Le témoignage donne chair aux idées, à condition de savoir aussi écouter, répondre aux questions et laisser les jeunes réfléchir par eux-mêmes.
Notre expérience ne doit pas être un modèle à reproduire, mais un éclairage à partager. Nous pouvons expliquer ce que signifient une mission, la cohésion, la responsabilité face au danger et la défense au-delà de l'action des armées.
Une intervention ponctuelle, comme celle organisée avec ALMOPEX, peut déjà être utile. Les classes de défense offrent d'autres possibilités. Encore faut-il que nos associations se fassent connaître et que nous osions proposer notre concours aux établissements.
Nous avons quitté le service actif, mais nous n'avons pas nécessairement terminé de servir.
À Djibouti, en 1976, j'ai appris ce que signifiait tenir une position lorsque peur et responsabilité étaient indissociables. Des années plus tard, devant des collégiens, j'ai essayé de transmettre une partie de cet enseignement. Non pour leur demander de devenir militaires, mais pour leur faire comprendre que la défense repose sur des femmes et des hommes, des compétences, des institutions et des citoyens capables de discernement.
La jeunesse n'est pas seulement l'avenir de la Nation, elle en est déjà une composante. L'esprit de défense ne s'improvise pas le jour où survient une crise. Il se construit par l'éducation, la connaissance et la transmission.
Alors, anciens de la Légion étrangère, anciens combattants, anciens militaires, avant de dire que les jeunes ne savent plus, allons à leur rencontre. Écoutons-les. Racontons ce que nous avons vécu, avec humilité et sans rien enjoliver. Aidons-les à comprendre ce que nous avons appris.
Nous avons servi sous l'uniforme. Nous pouvons continuer à servir autrement.
Le relais est passé. À nous de transmettre.
Nota : Je remercie vivement Simone Sarrazin et son époux Jean-Claude, qui a conclu cette séance, de m'avoir permis de vivre cette expérience enrichissante. Cette rencontre avec les élèves du collège Caroline Aigle restera un beau moment de partage et de transmission.