La Chine sort de son siècle d’humiliation.
Et l’Europe ?
Par Louis Perez y Cid
Il y a des nations qui regardent leur histoire comme un souvenir. Et puis il y a celles qui en font une politique. La Chine appartient clairement à la seconde catégorie.
Pour comprendre la puissance chinoise qui se déploie aujourd'hui, il ne suffit pas de regarder ses usines, ses entreprises technologiques ou ses porte-avions. Il faut regarder derrière elle, jusqu'au XIXᵉ siècle, et comprendre cette expression qui demeure au cœur du récit national chinois, le « siècle d'humiliation », le bǎinián guóchǐ — 百年国耻.
De 1839 à 1949 environ, la Chine connaît une succession de défaites, d'interventions étrangères, de concessions territoriales et d'atteintes à sa souveraineté. Les guerres de l'Opium, les traités inégaux, les concessions étrangères, la défaite face au Japon, l'invasion japonaise puis les guerres civiles composent le récit d'un pays qui, pendant un siècle, a cessé d'être maître de son destin.
Le traumatisme commence avec les guerres de l'Opium.
Au XIXᵉ siècle, la Grande-Bretagne développe massivement le commerce de l'opium produit en Inde afin de rééquilibrer ses échanges avec la Chine. Pékin tente d'interdire ce trafic. En 1839, le commissaire impérial Lin Zexu fait saisir et détruire d'importantes quantités d'opium à Canton.
Londres répond par la force. La Chine est vaincue.
Le traité de Nankin, en 1842, impose notamment la cession de Hong Kong à la Grande-Bretagne, l'ouverture de plusieurs ports et le versement d'importantes indemnités.
Puis vient la deuxième guerre de l'Opium. En 1860, les troupes françaises et britanniques entrent dans Pékin et incendient le Yuanmingyuan, le palais d'été impérial.
L'image est restée, des armées étrangères pénètrent dans la capitale de l'Empire chinois et détruisent les symboles de sa puissance.
Les concessions étrangères se multiplient ensuite, l'extraterritorialité s'impose, la Russie et le Japon prennent des territoires et la Chine est de nouveau vaincue.
Au XXᵉ siècle, l'invasion japonaise ajoute au traumatisme une violence considérable.
Ce n'est donc pas seulement l'histoire de l'opium.
C'est l'histoire d'une souveraineté progressivement amputée.
« Plus jamais ça »
De cette histoire, la Chine contemporaine a tiré une conclusion, plus jamais.
Plus jamais une puissance étrangère ne doit pouvoir lui imposer sa volonté. Plus jamais la Chine ne doit être assez faible pour devenir dépendante ou vulnérable.
Cette mémoire éclaire une partie de la politique chinoise actuelle, Hong Kong, Taïwan, les territoires contestés, la méfiance envers les ingérences étrangères, la maîtrise des technologies stratégiques et la modernisation militaire.
La Chine ne cherche donc pas seulement à devenir plus riche.
Elle cherche à devenir impossible à contraindre.
Sa puissance économique doit garantir son indépendance.
Sa maîtrise technologique, réduire ses vulnérabilités.
Sa puissance militaire, empêcher le retour de l'Histoire.
La prospérité n'est plus une fin en soi. Elle est devenue un instrument de souveraineté.
Et l'Europe ?
C'est ici que l'histoire chinoise devient intéressante pour nous.
La comparaison avec le « siècle d'humiliation » chinois doit évidemment être maniée avec prudence. L'Europe n'a pas connu la même histoire que la Chine. Elle n'a pas subi les mêmes traités inégaux ni les mêmes formes de domination.
Mais il existe une rupture historique que l'on peut difficilement nier, 1945.
L'Europe sort de deux guerres mondiales qui ont ravagé son territoire et détruit une grande partie de sa puissance économique et militaire. Les anciennes puissances européennes deviennent dépendantes de deux superpuissances extérieures au continent, les États-Unis et l'Union soviétique.
Les empires disparaissent. Le centre de gravité du monde se déplace.
L'Europe choisit alors, avec raison, la paix. Elle construit le marché commun, réconcilie la France et l'Allemagne et crée progressivement un espace économique et politique exceptionnel.
Mais elle a laissé une question en suspens, celle de la puissance.
Une Europe riche, mais dépendante
L'Europe est aujourd'hui l'un des espaces les plus riches de la planète. Elle dispose d'un immense marché, d'entreprises de premier plan et d'un capital humain considérable.
Mais peut-elle décider seule de son destin ?
Pour sa sécurité, elle reste largement dépendante des États-Unis. Dans certaines technologies critiques, elle dépend de puissances extérieures. Elle a découvert sa vulnérabilité énergétique et industrielle. Dans le numérique, elle utilise massivement des infrastructures et des plateformes qu'elle ne contrôle pas.
Pendant des décennies, nous avons cru que l'interdépendance économique suffirait à garantir notre sécurité. Nous avons parfois confondu paix et absence de puissance.
La Chine, elle, a fait le choix inverse.
La souveraineté est une capacité
La Chine a compris une chose que l'Europe a peut-être oubliée, la souveraineté n'est pas une déclaration. C'est une capacité.
Être souverain, c'est pouvoir se défendre, produire, innover, maîtriser ses technologies essentielles, sécuriser ses approvisionnements et disposer d'une puissance diplomatique à la hauteur de ses intérêts. Cela ne signifie pas l'autarcie.
Cela signifie simplement ne pas être obligé de faire ce que les autres ont décidé à votre place.
C'est probablement la principale leçon que l'Europe peut tirer de la Chine.
Pas son régime politique. Pas son autoritarisme. Pas son nationalisme.
Mais sa capacité à transformer sa puissance économique en puissance stratégique.
L'Europe doit-elle s'unir pour redevenir souveraine ?
Aucune nation européenne, prise isolément, ne dispose aujourd'hui des moyens de rivaliser avec les États-Unis ou la Chine dans tous les domaines stratégiques.
La France possède l'arme nucléaire et un siège permanent au Conseil de sécurité. L'Allemagne dispose d'une puissance industrielle considérable. Les Pays-Bas maîtrisent des technologies essentielles aux semi-conducteurs. D'autres pays excellent dans l'aéronautique, le spatial, l'énergie ou la défense.
Le problème n'est donc pas l'absence de puissance.
C'est son morcellement.
L'Europe ne doit peut-être pas chercher à devenir une superpuissance. Elle doit devenir une puissance capable de décider.
Une puissance militaire crédible, industrielle, énergétique et technologique. Une puissance capable de protéger ses intérêts et ses frontières.
En un mot, une puissance souveraine.
L'Europe a-t-elle besoin de son propre « 1949 » ?
La Chine possède une date fondatrice dans son récit contemporain, 1949.
La République populaire est proclamée. Le pays sort de décennies de guerres, d'invasions et de divisions. Dans le récit politique chinois, cette date marque la fin de l'humiliation et le début de la renaissance nationale.
L'Europe n'a pas eu son 1949.
Elle a eu son 1945.
Mais elle n'a pas encore transformé le traumatisme de son déclassement en véritable projet de puissance. C'est peut-être là que se trouve notre difficulté.
La Chine a regardé son passé et s'est dit, « Nous ne serons plus jamais faibles. »
L'Europe a regardé le sien et s'est dit, « Nous ne ferons plus jamais la guerre. »
Les deux ambitions sont légitimes.
Mais la paix sans puissance peut devenir une dépendance.
Et la puissance sans paix peut devenir une menace.
Le véritable projet européen devrait être de réconcilier les deux.
la paix par la puissance, la puissance au service de la liberté, la souveraineté au service de la paix.
Ne pas devenir la Chine, mais apprendre d'elle
Il ne s'agit évidemment pas de demander à l'Europe de devenir chinoise. Elle doit rester fidèle à ses démocraties, à ses libertés et à son propre modèle politique.
Mais elle peut regarder la Chine et comprendre quelque chose d'essentiel.
Pékin a fait de son humiliation passée une doctrine de puissance.
L'Europe ne devrait pas attendre une nouvelle humiliation pour comprendre qu'elle en a besoin.
Le monde qui vient ne sera probablement plus celui d'un Occident dominant face au reste du monde. Il sera multipolaire. Les États-Unis resteront une puissance majeure, la Chine poursuivra son ascension, l'Inde s'affirmera et d'autres puissances régionales prendront leur place.
Dans ce monde, la question ne sera plus seulement de savoir si l'Europe souhaite exercer une influence. Elle sera de savoir si elle en aura les moyens.
La Chine a consacré les dernières décennies à transformer sa puissance économique en puissance politique, technologique et militaire.
L'Europe a consacré les siennes à construire un immense espace de prospérité.
Il est peut-être temps de faire les deux. Car l'Histoire ne garantit jamais à une civilisation la place qu'elle a occupée hier.
La Chine l'a compris dans la douleur.
L'Europe pourrait avoir la chance de le comprendre sans connaître la même épreuve.
La prochaine humiliation serait-elle celle que nous nous infligerions à nous-mêmes ?
Pendant un siècle, la Chine a vécu avec la mémoire de l'humiliation. Elle en a fait un moteur de puissance.
L'Europe, elle, pourrait être confrontée à un choix comparable, continuer à déléguer sa sécurité, ses technologies critiques et une partie de sa puissance industrielle, ou accepter enfin que la souveraineté a un prix : celui de la puissance.
Le XXIᵉ siècle ne sera peut-être pas celui de l'Occident contre la Chine.
Il pourrait être celui du réveil des puissances.
La Chine ne demande plus la permission d'exister comme grande puissance. Elle agit.
À l'Europe maintenant de choisir si elle veut seulement prospérer dans le monde que les autres construisent...