Soldats et bâtisseurs
Par Antoine Marquet (Lt-Colonel TE-er)
« La Légion n’existe que pour combattre. »
Les guillemets entourant ce titre de l’éditorial du général commandant la Légion étrangère, publié dans le numéro 901 de Képi blanc d’octobre 2026, m’ont interpellé… mais pas longtemps. Une formule plus ancienne, selon mes recherches, aurait été : « La Légion n’est faite que pour faire la guerre. » Par les temps qui courent, le mot guerre est devenu trop brutal pour un titre.
Cette expression trouve son origine dans les débats politiques et parlementaires de la fin du XIXe siècle, et non dans la bouche d’un chef militaire haranguant ses troupes.
Au lendemain de la défaite de 1870, la France s’interroge sur l’organisation de son armée, le rôle de la conscription et la place des étrangers dans ses rangs. Dans ce contexte, la formule résume une conception stricte de la vocation de la Légion : une unité destinée à être engagée là où les nécessités militaires l’exigent tout en préservant la vie de soldats français.
Mais une institution se résume-t-elle à sa seule finalité ? Et son histoire peut-elle se réduire à une seule de ses missions ? Même en évoquant le fait que l’on n’oublie pas son histoire, ses traditions.
Les inscriptions lapidaires attribuées aux légionnaires de la Rome antique rappellent une autre dimension du soldat : « Gessimus gladium in altera manu, palam in altera », autrement dit : « Nous avons marché l’épée dans une main, la pelle dans l’autre. » Cette formule, dont je conserve ici la version transmise, exprime admirablement la double vocation du légionnaire bâtisseur.
Qui ignore ce que la Légion a accompli par l’épée au cours de ses presque deux siècles d’existence ? Ses combats, ses sacrifices et ses morts sont inscrits dans notre mémoire. Sa gloire est nôtre et s’inscrit en lettres d’or sur nos drapeaux et étendards. Mais il est nécessaire de raviver le souvenir de l’autre facette de son histoire, moins claironnante et trop souvent oubliée : celle des légionnaires bâtisseurs.
Après les combats, les conquêtes et l’installation militaire, les légionnaires ont souvent été employés à aménager les territoires où ils étaient stationnés. Ils ont construit des routes, des ponts, des camps, des fortifications et des bâtiments civils ou militaires. Leur abnégation, leur endurance et leur ingéniosité ont fait d’eux des ouvriers et des pionniers capables d’affronter les conditions les plus difficiles.
« Formez les faisceaux ! » À peine les armes sont-elles rassemblées que les outils peuvent prendre le relais. Les mêmes hommes qui viennent de combattre saisissent pelles et pioches pour ouvrir une voie, assécher un marais ou édifier un ouvrage. Ils restent soldats, mais deviennent aussi terrassiers, maçons et constructeurs.
Dès les premières années de la présence française en Algérie, entre 1831 et 1835, les légionnaires participent à l’aménagement des routes, à la construction de camps, de blockhaus, de redoutes et de ponts, ainsi qu’à l’assainissement de terrains marécageux. La réalisation d’une route dans des marais où les hommes s’enfoncent jusqu’aux genoux aurait exigé deux mois d’efforts. Cette voie, longtemps connue sous le nom de « Chaussée de la Légion », témoigne des conditions éprouvantes dans lesquelles ces pionniers accomplissaient leur tâche.
Le 1er Régiment étranger ne ménage pas davantage ses efforts autour de Sidi-Bel-Abbès. À partir des premiers établissements militaires des années 1840, les légionnaires participent à l’édification du camp retranché, puis au développement de la ville. D’abord logés sous la tente, ils contribuent à bâtir les installations qui vont progressivement transformer le camp en une véritable implantation urbaine. Les infrastructures hospitalières témoignent également de besoins qui dépassent ceux de la seule troupe.
Après la campagne de Crimée, les travaux reprennent en Algérie, au nord comme au sud. Puis, à partir de 1907, le Maroc devient un nouveau champ d’action pour les légionnaires bâtisseurs.
Le général Catroux rapporte dans « Lyautey le Marocain » un épisode particulièrement révélateur.
En 1907, lors de la campagne qui conduit les troupes françaises à Oujda, le capitaine Catroux sert au 3e bataillon du 1er étranger. Les légionnaires sont impatients de marcher et d’en découdre. Mais Lyautey, qui commande l’opération, leur réserve une autre mission. Il ne veut pas de coups de feu : il lui faut une route carrossable entre Oujda et Marnia. Il compte sur les légionnaires, qu’il sait capables de réaliser rapidement ce travail.
Dans le dialogue rapporté par Catroux, le général rappelle avec fermeté que les baïonnettes ne sont pas toujours l’outil le plus utile. Il a besoin de bras armés de pelles et de pioches.
L’anecdote mérite d’être méditée. Elle ne diminue en rien la vocation combattante de la Légion ; elle démontre qu’un chef sait aussi employer ses hommes à la tâche qui répond le mieux aux besoins du moment. Dans certaines circonstances, une route peut se révéler plus utile que des coups de fusil.
Au Maroc comme en Algérie et dans le Sud-Oranais, les légionnaires participent ainsi à l’ouverture de voies de communication et à la réalisation d’infrastructures. Les témoignages de leur passage se multiplient. La grenade à sept flammes, gravée dans la pierre et accompagnée parfois de la mention de l’unité, identifie encore aujourd’hui de nombreux ouvrages.
Les compagnies de sapeurs-pionniers des régiments étrangers deviennent des unités spécialisées, dotées de moyens de plus en plus importants. Les légionnaires y exercent les fonctions de chefs de chantier, de conducteurs de travaux ou de contremaîtres. Certaines compagnies emploient des centaines de travailleurs et conduisent des chantiers de grande ampleur.
Le 1er étranger participe notamment à la remise en état de liaisons ferroviaires et à des travaux dans le quartier Viénot. En 1929, à Sidi-Hamza lieu-dit où se trouve une grande carrière d’extraction d’onyx, des légionnaires réalisent des travaux de liaison routière permettant de relier la carrière à la route de Tlemcen. Une équipe spécialisée dans le travail de la pierre et du marbre extrait et façonne l’onyx destiné au monument aux morts de la Légion, érigé pour le centenaire de sa création. Sous la direction de l’adjudant Salini, secondé par le caporal Glass, les hommes extraient, débitent et polissent sur place les blocs qui seront transportés jusqu’au chantier. Le monument, associant onyx et bronze, est inauguré en 1931.
Autre réalisation emblématique : le tunnel de Foum Zabel, percé en six mois par une unité du 3e Régiment étranger d’infanterie. La pierre conserve la trace de ces hommes qui ont ouvert la montagne après avoir ouvert des routes.
Puis viennent Madagascar, le Liban, la Syrie et l’Extrême-Orient. Partout, l’histoire de la Légion reste celle des combats, mais aussi celle des pistes, des routes, des camps et des ouvrages édifiés dans des conditions souvent extrêmes.
On pourrait croire que ces travaux appartiennent à un passé révolu, lié à la conquête et à la pacification des territoires outre-mer. L’histoire contemporaine démontre pourtant que cette tradition ne s’est pas éteinte.
Après le départ d’Algérie en octobre 1962, la maison mère de la Légion s’installe au camp de la Demande, à Aubagne. Les légionnaires prennent part à l’aménagement du nouveau quartier Viénot. Les installations provisoires sont progressivement remplacées par des constructions durables, auxquelles contribuent les hommes affectés en transit au dépôt commun. La Légion continue ainsi de bâtir les lieux où elle vit et travaille.
En 1963, la création du 5e Régiment mixte du Pacifique ouvre un nouveau chapitre. Après la formation technique de ses personnels, le régiment rejoint la Polynésie française, où il réalise les infrastructures nécessaires au Centre d’expérimentations du Pacifique. Des travaux importants sont entrepris à Tahiti, puis sur différents îles et atolls, notamment à Hao et Mururoa. Devenu 5e Régiment étranger en 1984, le régiment participe jusqu’en 1997 à l’appui infrastructurel du centre. Cette histoire doit aussi être replacée dans le contexte des expérimentations nucléaires, mais elle témoigne indéniablement de l’ampleur des capacités de travaux développées par la Légion.
En 1968, la Compagnie de pionniers de la Légion étrangère est créée au 1er étranger pour participer au défrichage et à l’aménagement du camp de Canjuers, dans le Var. Les travaux se déroulent en altitude, dans des conditions précaires. L’unité évolue ensuite pour devenir le 61e Bataillon mixte génie-légion.
Le 3e REI quitte Madagascar en 1973. Arrivé en Guyane et dès novembre, les légionnaires entreprennent l’ouverture de pistes à travers la forêt équatoriale, avec des moyens rudimentaires et au prix d’efforts considérables. Ils progressent dans la végétation dense et dangereuse, construisent les camps de base et tracent des voies de communication entre Cayenne, Régina et Saint-Georges-de-l’Oyapock. Le camp de Régina, devenu le camp Szuts, reste associé à cette histoire et accueille aujourd’hui le Centre d’entraînement en forêt équatoriale.
À Djibouti, en 1978, le renfort du 3e escadron du 1er REC auprès de la 13e DBLE contribue à la construction du camp d’Arta, destiné notamment à accueillir les compagnies tournantes du 2e REP. Entre octobre 1981 et mai 1982, le même escadron rejoint Mururoa pour participer aux travaux de protection de l’atoll.
Le 2 août 1978, le 1er étranger se dote d‘une nouvelle unité de travaux routiers, la CRTRLE, chargée de l’infrastructure, de l’entretien et de la réfection des routes et pistes du vaste camp de Canjuers. Cette compagnie, qui succède au 61e BMGL dans ses missions, constitue l’une des étapes de l’histoire des unités spécialisées de travaux de la Légion.
En 1990, la revue VSD publie une photographie de la 2e compagnie du 6e Régiment étranger de génie, commandée par le capitaine Rittiman, juchée sur une niveleuse. Elle vient d’achever des travaux destinés à accueillir la division Daguet à King Khalid Military Camp, en Arabie saoudite. Stationnement, mobilité et contre-mobilité : ces travaux relèvent pleinement des missions du génie et du soutien aux forces.
Ces exemples, je ne les évoque pas uniquement comme des épisodes d’une histoire lointaine. Les transformations des unités, les chantiers, les moyens employés et les missions confiées appartiennent aussi à l’histoire récente de la Légion. J’en ai été le témoin et acteur au cours de ma très longue carrière dans ses rangs, durant laquelle j’ai été à la fois combattant et bâtisseur.
En 2026, le contexte n’est évidemment plus celui des conquêtes coloniales et des opérations de pacification d’autrefois. Il serait anachronique de présenter ces missions sans tenir compte de leur époque. Mais il serait tout aussi réducteur d’oublier ce qu’elles révèlent des hommes qui les ont accomplies.
Les outils ont changé. La pelle et la pioche ont cédé une partie de leur place aux engins de travaux publics, aux équipements spécialisés et aux techniques modernes du génie. Les missions ont évolué, elles aussi. Pourtant, les armées ont toujours besoin de soldats capables de combattre, de se protéger, d’ouvrir des itinéraires, de franchir des obstacles et de construire les infrastructures indispensables à leur action.
La Légion étrangère est une formation combattante. Cela ne fait aucun doute. Mais faut-il en conclure qu’elle n’existe que pour combattre ? Son histoire démontre qu’elle a également su mettre au service de missions de construction les mêmes qualités que celles exigées au combat : discipline, endurance, courage, cohésion, ingéniosité et goût du travail bien fait.
Il ne s’agit pas d’opposer le soldat au bâtisseur, ni de diminuer la place du combat dans l’identité légionnaire. Il s’agit de rappeler que les deux figures ont souvent été réunies dans les mêmes hommes. J’ai connu l’une et l’autre au cours de mon parcours. Elles ne se contredisent pas : elles se complètent.
La grenade à sept flammes gravée dans la pierre témoigne des ouvrages accomplis, comme les drapeaux couverts de gloire témoignent des sacrifices consentis. L’une ne doit pas faire oublier les autres.
Sinon, à quoi bon faire défiler en première ligne les haches et les tabliers de cuir de buffle de nos pionniers ? Certainement pas pour entretenir un folklore désuet. Ils rappellent qu’au fil de son histoire, la Légion a su combattre et bâtir, détruire lorsque la nécessité militaire l’imposait, construire lorsque le devoir l’exigeait.
La Légion existe pour combattre, certes. Mais son histoire nous rappelle qu’elle a
aussi existé — et qu’elle existe encore — pour bâtir. Chez les légionnaires « Gessimus gladium in altera manu, in altera » sont les deux faces de la même pièce. Voilà la noblesse de servir.