Une grande puissance.
Un dilemme stratégique.
Par Louis Perez y Cid.
Des bruits de bottes résonnent dans les médias et sur les réseaux sociaux. Les formules s’enchaînent, l’Amérique serait une grande puissance qui nous vassalise, l’Europe pourrait devenir une grande puissance autonome, la France n'est pas que la métropole mais un archipel à travers le monde et doit redevenir une grande puissance, etc... etc. Mais une « grande puissance » peut-elle éviter un complexe militaro-industriel fort ?
Il faut savoir ce que l'on veut, car toute médaille a un revers.
Le danger de la grande puissance
Le 17 janvier 1961, dans son discours d’adieu à la fin de ses deux mandats, Dwight D. Eisenhower mettait en garde contre l’« influence injustifiée » du complexe militaro-industriel. Il ne condamnait pas l’armée, il reconnaissait même la nécessité d’une industrie d’armement forte, mais il avertissait :
« Dans les conseils de gouvernement, nous devons nous prémunir contre l’acquisition d’une influence injustifiée, qu’elle soit recherchée ou non, par le complexe militaro-industriel. Le risque d’une montée désastreuse d’un pouvoir mal placé existe et persistera »
Ce n’était pas un militant pacifiste, c’était un général cinq étoiles, ancien commandant suprême allié en Europe lors de la seconde guerre mondiale. S’il parlait, c’était par expérience.
En pleine guerre froide, au moment de la course aux armements avec l’URSS et du développement massif de l’industrie de défense après 1945 et la guerre de Corée, il alertait sur le danger d’une alliance trop étroite entre armée, industrie et pouvoir politique.
Soixante-cinq ans plus tard, la question demeure : une grande puissance peut-elle éviter la formation d’un tel système ?
Pour ceux issus du monde militaire, le sujet mérite d’être abordé sans idéologie ni naïveté.
« Dans les conseils de gouvernement, nous devons nous prémunir contre l’acquisition d’une influence injustifiée, qu’elle soit recherchée ou non, par le complexe militaro-industriel. Le risque d’une montée désastreuse d’un pouvoir mal placé existe et persistera »
Ce n’était pas un militant pacifiste, c’était un général cinq étoiles, ancien commandant suprême allié en Europe lors de la seconde guerre mondiale. S’il parlait, c’était par expérience.
En pleine guerre froide, au moment de la course aux armements avec l’URSS et du développement massif de l’industrie de défense après 1945 et la guerre de Corée, il alertait sur le danger d’une alliance trop étroite entre armée, industrie et pouvoir politique.
Soixante-cinq ans plus tard, la question demeure : une grande puissance peut-elle éviter la formation d’un tel système ?
Pour ceux issus du monde militaire, le sujet mérite d’être abordé sans idéologie ni naïveté.
Réalité ou fantasme ?
Le complexe militaro-industriel n’est ni un complot secret ni une cabale occulte.
C’est un écosystème d’intérêts croisés entre appareil militaire, responsables politiques, industriels de défense et recherche scientifique.
Lorsqu’une armée devient permanente, technologiquement avancée et intégrée à l’économie nationale, elle cesse d’être un outil ponctuel, elle devient une structure durable.
C’est un écosystème d’intérêts croisés entre appareil militaire, responsables politiques, industriels de défense et recherche scientifique.
Lorsqu’une armée devient permanente, technologiquement avancée et intégrée à l’économie nationale, elle cesse d’être un outil ponctuel, elle devient une structure durable.
Pourquoi une grande puissance y tend presque mécaniquement.
Une puissance globale doit protéger ses voies commerciales, maintenir des alliances, dissuader des adversaires majeurs, investir massivement dans la technologie.
Or la guerre moderne repose sur la supériorité technologique, la logistique, l’innovation continue, l’industrie de pointe.
À partir du moment où la défense devient un secteur industriel stratégique, elle génère des emplois, des territoires dépendants des contrats militaires, des groupes industriels puissants et une influence politique croissante. Ce phénomène n’est pas moral ou immoral. Il est structurel.
Or la guerre moderne repose sur la supériorité technologique, la logistique, l’innovation continue, l’industrie de pointe.
À partir du moment où la défense devient un secteur industriel stratégique, elle génère des emplois, des territoires dépendants des contrats militaires, des groupes industriels puissants et une influence politique croissante. Ce phénomène n’est pas moral ou immoral. Il est structurel.
Le dilemme stratégique.
Le paradoxe central est qu' une puissance qui réduit drastiquement son appareil militaro-industriel affaiblit sa capacité de dissuasion. A contrario si elle le développe massivement et durablement, ce système acquiert une inertie propre.
Ce n’est pas une question de corruption individuelle, c’est une question de dynamique institutionnelle.
Une fois que des centaines de milliers d’emplois dépendent de la défense, que des régions entières vivent des contrats militaires et que la recherche scientifique est financée par la défense, alors les décisions budgétaires deviennent politiquement sensibles. La défense n’est plus seulement stratégique, elle devient économique.
Ce n’est pas une question de corruption individuelle, c’est une question de dynamique institutionnelle.
Une fois que des centaines de milliers d’emplois dépendent de la défense, que des régions entières vivent des contrats militaires et que la recherche scientifique est financée par la défense, alors les décisions budgétaires deviennent politiquement sensibles. La défense n’est plus seulement stratégique, elle devient économique.
Est-ce évitable pour une grande puissance ?
À court terme, non. À long terme,difficile, mais modulable.
Une grande puissance peut limiter les dérives si elle maintient un contrôle parlementaire réel, une transparence budgétaire rigoureuse, une presse indépendante, des règles strictes sur les passages entre industrie et haute administration, une doctrine militaire clairement défensive.
Mais elle ne peut pas supprimer totalement l’interdépendance entre industrie et défense sans renoncer à son statut de puissance majeure.
Pour des anciens soldats, la réflexion est plus profonde, une armée sert la nation.
Mais lorsque l’appareil militaire devient aussi un pilier économique, le risque apparaît que certaines options stratégiques deviennent « plus naturelles » que d’autres, la réponse militaire soit plus facilement mobilisable que la solution diplomatique, l’outil influence la stratégie au lieu de l’inverse.
Un professionnel sait qu’un outil disponible tend à être utilisé.
Une grande puissance peut limiter les dérives si elle maintient un contrôle parlementaire réel, une transparence budgétaire rigoureuse, une presse indépendante, des règles strictes sur les passages entre industrie et haute administration, une doctrine militaire clairement défensive.
Mais elle ne peut pas supprimer totalement l’interdépendance entre industrie et défense sans renoncer à son statut de puissance majeure.
Pour des anciens soldats, la réflexion est plus profonde, une armée sert la nation.
Mais lorsque l’appareil militaire devient aussi un pilier économique, le risque apparaît que certaines options stratégiques deviennent « plus naturelles » que d’autres, la réponse militaire soit plus facilement mobilisable que la solution diplomatique, l’outil influence la stratégie au lieu de l’inverse.
Un professionnel sait qu’un outil disponible tend à être utilisé.
La vigilance comme devoir.
Le problème n’est ni l’armée ni l’industrie. Le risque tient à la concentration durable du pouvoir et des intérêts autour d’un même secteur.
Eisenhower ne disait pas « Démantelez l’armée. » il disait « Restez vigilants. »
Une grande puissance peut difficilement éviter la formation d’un complexe militaro-industriel, elle peut en revanche éviter qu’il devienne autonome.
La question n’est pas son existence, elle est structurelle, mais le contrôle. La stratégie maîtrise-t-elle l’outil, ou l’outil oriente-t-il la stratégie ?
Cette interrogation touche au rapport entre la force, la nation et la responsabilité. L’industrie ne crée pas nécessairement la guerre, mais elle peut en rendre le recours plus facile, c’était précisément le risque évoqué par Eisenhower.
Eisenhower ne disait pas « Démantelez l’armée. » il disait « Restez vigilants. »
Une grande puissance peut difficilement éviter la formation d’un complexe militaro-industriel, elle peut en revanche éviter qu’il devienne autonome.
La question n’est pas son existence, elle est structurelle, mais le contrôle. La stratégie maîtrise-t-elle l’outil, ou l’outil oriente-t-il la stratégie ?
Cette interrogation touche au rapport entre la force, la nation et la responsabilité. L’industrie ne crée pas nécessairement la guerre, mais elle peut en rendre le recours plus facile, c’était précisément le risque évoqué par Eisenhower.
Les grandes puissances d’aujourd’hui.
Si l’on parle de puissance globale, capacité militaire complète, autonomie stratégique, poids économique, influence technologique et diplomatique mondiale, il n’en existe aujourd’hui que deux :
La Chine
Puissance industrielle, militaire et technologique majeure.
État à parti unique, autoritaire, sans contrôle démocratique concurrentiel.
Le pouvoir y est concentré, la stratégie y est centralisée, la cohérence d’action est forte.
État à parti unique, autoritaire, sans contrôle démocratique concurrentiel.
Le pouvoir y est concentré, la stratégie y est centralisée, la cohérence d’action est forte.
Les États-Unis
Première puissance militaire globale, puissance technologique dominante, réseau d’alliances unique.
État démocratique, fondé sur la séparation des pouvoirs et le contrôle institutionnel.
Mais pour les citoyens américains, la question centrale n’est pas la puissance matérielle. Elle est institutionnelle :
Quels mécanismes de contrôle demeurent réellement efficaces ?
Les contre-pouvoirs sont-ils consolidés ou fragilisés ?
Car la solidité d’une grande puissance ne repose pas seulement sur ses armées ou son industrie. Elle repose sur la capacité de la nation à maîtriser sa propre force.
Et c’est là que se joue, au fond, sa durée.
État démocratique, fondé sur la séparation des pouvoirs et le contrôle institutionnel.
Mais pour les citoyens américains, la question centrale n’est pas la puissance matérielle. Elle est institutionnelle :
Quels mécanismes de contrôle demeurent réellement efficaces ?
Les contre-pouvoirs sont-ils consolidés ou fragilisés ?
Car la solidité d’une grande puissance ne repose pas seulement sur ses armées ou son industrie. Elle repose sur la capacité de la nation à maîtriser sa propre force.
Et c’est là que se joue, au fond, sa durée.