Du silence au spectacle
Notre ami et camarade Ch.Morisot a trouvé un texte sur Internet que l’on pourrait titrer « Le silence des anciens ». Il m’a demandé mon opinion à ce sujet.
La réponse que je lui ai faite figure après son texte.
Par un auteur anonyme
« On demande souvent aux anciens légionnaires pourquoi ils ne parlent pas de leur service à la Légion, pourquoi ils gardent le silence ?
Le monde civil ne perçoit la Légion étrangère qu’à travers le prisme des romans, du cinéma et de la culture populaire. Ce mythe, qui la recouvre invariablement, crée une illusion à mille lieues de la réalité vécue. La véritable raison de la réserve des vétérans est bien plus profonde : ce que l'on vit à la Légion est intransmissible dans le monde de l'arrière.
Quiconque n'a pas servi au sein de cette institution unique ne pourra jamais appréhender le moment du déracinement absolu.
Cet instant précis où un homme franchit « la grille », coupe les ponts, abandonne son identité antérieure pour recevoir un nom d’emprunt et entamer une vie nouvelle. Il s’agit d’un processus éprouvé par des décennies de tradition, visant la déconstruction délibérée du passé pour bâtir une nouvelle identité, forgée par une discipline de fer, une loyauté absolue et le dévouement total au corps.
Sous l'optique civile, ces vécus sont insaisissables. Les tentatives de restitution verbale se heurtent invariablement à l'incompréhension ou aux clichés réducteurs véhiculés par le public. Le silence de ceux qui ont porté le képi blanc n'est en rien une marque de faiblesse ou un mystère théâtral. C'est le constat lucide que certaines expériences ne conservent leur sens et leur gravité que lorsqu'elles demeurent entre frères d'armes, unis par la solidarité étroite qui doit unir les membres d'une même famille. »
Par Antoine Marquet Lt-colonel (TE-er)
Je ne pense pas que l’on demande souvent aux anciens légionnaires pourquoi ils parlent si peu de leur vie à la Légion.
Tout naturellement, celui qui se mettrait spontanément à évoquer son passé légionnaire serait vite considéré comme quelqu’un « qui raconte ses campagnes ».
Le mystère qui a longtemps entouré — pour ne pas dire enveloppé — la Légion étrangère, ainsi que le silence observé par l’Institution elle-même à son propre sujet jusqu’à une époque récente, n’incitaient guère le monde extérieur à interroger les anciens sur leur passé dans ses rangs.
Hélas, depuis quelques années, il n’est même plus nécessaire d’interroger les anciens : la Légion s’expose elle-même de plus en plus. Parfois, sous couvert de solidarité ou d’appel aux dons, elle tend presque la sébile, tel un marguillier d’autrefois ; elle se dévoile, se montre, se met à nu.
Or, avant tout, la Légion étrangère demeure une formation de l’armée française à recrutement spécifique, dont le statut particulier s’est progressivement atténué depuis la professionnalisation des armées. Aujourd’hui, les régiments d’infanterie remplissent les mêmes missions que les régiments étrangers, et l’imbrication entre la Légion et les unités du régime général est devenue telle que certaines viennent renforcer les régiments outre-mer de celle-ci, allant parfois jusqu’à recevoir le fanion vert et rouge en lieu et place de leur propre emblème.
Les réseaux sociaux regorgent désormais de vert et rouge. Chacun y donne son avis, souvent le plus fantaisiste. On voit même un caporal-chef publier des vidéos expliquant la Légion ou sollicitant l’aide du public à son profit, sans doute avec l’assentiment du commandement.
Il est vrai que, depuis longtemps, le rôle social de la Légion se prolonge bien au-delà du temps de service actif des légionnaires. Mais cela ne saurait servir d’alibi au dévoilement progressif de cette grande institution.
Car la Légion elle-même finit parfois par manquer à une part essentielle de son propre contrat moral : garantir à l’engagé volontaire l’anonymat auquel il peut légitimement prétendre.
Or que voit-on aujourd’hui ? Des sections entières exposées publiquement après seulement deux mois d’instruction lors des remises de képi blanc. Les ponts jadis coupés avec la vie antérieure sont aussitôt rétablis. Nous avons même vu récemment un engagé volontaire se précipiter dans les bras de sa compagne après avoir coiffé son képi blanc et crié un Code d’honneur du légionnaire que son créateur avait pourtant voulu confidentiel, presque comme une liturgie entre initiés.
Même l’aigle de Camerone — ce magnifique bronze transmis chaque année de régiment en régiment sans autre cérémonie particulière — a fini par être exposé publiquement.
Désormais, depuis la perception du premier slip au centre de recrutement jusqu’à sa disparition des contrôles, le légionnaire est montré, expliqué, disséqué, médiatisé, puis remplacé.
Alors pourquoi les anciens raconteraient-ils encore leur vie, lorsque celle-ci est déjà devenue spectacle accessible à tous ?
Or, avant tout, la Légion étrangère demeure une formation de l’armée française à recrutement spécifique, dont le statut particulier s’est progressivement atténué depuis la professionnalisation des armées. Aujourd’hui, les régiments d’infanterie remplissent les mêmes missions que les régiments étrangers, et l’imbrication entre la Légion et les unités du régime général est devenue telle que certaines viennent renforcer les régiments outre-mer de celle-ci, allant parfois jusqu’à recevoir le fanion vert et rouge en lieu et place de leur propre emblème.
Les réseaux sociaux regorgent désormais de vert et rouge. Chacun y donne son avis, souvent le plus fantaisiste. On voit même un caporal-chef publier des vidéos expliquant la Légion ou sollicitant l’aide du public à son profit, sans doute avec l’assentiment du commandement.
Il est vrai que, depuis longtemps, le rôle social de la Légion se prolonge bien au-delà du temps de service actif des légionnaires. Mais cela ne saurait servir d’alibi au dévoilement progressif de cette grande institution.
Car la Légion elle-même finit parfois par manquer à une part essentielle de son propre contrat moral : garantir à l’engagé volontaire l’anonymat auquel il peut légitimement prétendre.
Or que voit-on aujourd’hui ? Des sections entières exposées publiquement après seulement deux mois d’instruction lors des remises de képi blanc. Les ponts jadis coupés avec la vie antérieure sont aussitôt rétablis. Nous avons même vu récemment un engagé volontaire se précipiter dans les bras de sa compagne après avoir coiffé son képi blanc et crié un Code d’honneur du légionnaire que son créateur avait pourtant voulu confidentiel, presque comme une liturgie entre initiés.
Même l’aigle de Camerone — ce magnifique bronze transmis chaque année de régiment en régiment sans autre cérémonie particulière — a fini par être exposé publiquement.
Désormais, depuis la perception du premier slip au centre de recrutement jusqu’à sa disparition des contrôles, le légionnaire est montré, expliqué, disséqué, médiatisé, puis remplacé.
Alors pourquoi les anciens raconteraient-ils encore leur vie, lorsque celle-ci est déjà devenue spectacle accessible à tous ?
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