Entre fidélité et changement
Ce texte me semblait polémique , aussi je l'ai lu avec attention. Mais non, Antoine ne règle pas des comptes et ne regrette pas un âge d’or. Il observe, avec l’expérience de près de quarante années de service à la Légion étrangère, ce qui change aujourd’hui, parfois à bas bruit, dans les usages, les symboles et les repères.
Ses remarques peuvent surprendre ou déranger. Elles n’en sont pas moins sincères. Elles posent une question simple et essentielle, comment évoluer sans perdre ce qui fait l’âme d’une institution ?
Ce texte n’apporte pas de réponse toute faite. Il invite à réfléchir, et c’est précisément pour cela que j’ai estimé qu’il méritait d’être lu.
Enfin, le texte me laisse une impression de solitude générationnelle. Celle de quelqu’un qui se demande, honnêtement, s’il est devenu « vieux chnoque » ou s’il est simplement l’un des derniers gardiens d’une cohérence.
C’est un témoignage inquiet mais loyal, écrit non pour condamner le présent, mais pour rappeler que toute modernisation a un coût symbolique, et que ce coût mérite d’être regardé en face.
Louis Perez y Cid
Évolution, dérive ou les deux ?
Antoine Marquet (LCL. Te-er)
Les produits périssables portent tous une date de péremption. Comme tout animal, je suis périssable moi aussi et, à mesure que cette échéance approche, sans qu’heureusement je connaisse la date fatidique, je sens bien que je deviens un vieux chnoque, peut-être passé de mode. Sans doute à tort, je m’étonne — et parfois m’inquiète — des changements notables observés dans le monde professionnel militaire, et plus particulièrement dans celui de la Légion étrangère, où j’ai évolué pendant presque quatre décennies.
Chaque jour semble apporter son lot de nouveautés, certaines anecdotiques, d’autres plus révélatrices.
Ainsi, je découvre une troupe d’infanterie française, non légionnaire, défilant à une cadence sensiblement plus lente encore que la cadence réglementaire et majestueuse de la Légion, fixée à 88 pas par minute. C’est bien de servir de modèle mais qu’ils n’exagèrent rien. Cette évolution interroge : simple adaptation contemporaine ou possession progressive d’un marqueur identitaire fort ?
Je vois également de simples légionnaires à l’instruction, mettant en œuvre la tradition de la « Poussière », puis chantant Le Boudin avant le repas. La scène se veut sans doute conviviale et fédératrice. Pourtant, sur cette même séquence, apparaît un caporal portant des épaulettes à franges rouges à corps vert et tournantes dorées, attributs jusqu’ici réservés aux sous-officiers ainsi qu’aux caporaux-chefs ou brigadiers-chefs. Est-ce lié à sa qualité de pionnier, si l’on en juge par l’écusson de sa manche droite ? Le doute demeure.
Dans un registre voisin, Le Boudin est repris sur un mode rap, façon Booba. Certes, un précédent chef de musique avait déjà tenté l’expérience avec la musique de la Légion. Faut-il y voir une modernisation assumée des traditions ou une dilution de leur portée symbolique ?
Le recrutement lui-même semble s’éloigner de certains fondements historiques. Il est désormais demandé aux candidats de se présenter avec un « paquetage » avec nombre de ceci, nombre de cela, et des documents d’identité, faisant fi du principe d’« identité déclarée » instauré par le maréchal Soult, ministre de la Guerre de Louis-Philippe, fondateur de la Légion étrangère. Ce principe, inscrit à l’article 7 du décret d’application de la loi du 9 mars 1831 et de l’ordonnance royale du 10 mars 1831, facilitait l’intégration d’individus dépourvus de papiers.
Le même organisme de recrutement assure par ailleurs aux engagés la possibilité d’utiliser leur téléphone portable un mois après le début de l’instruction afin de donner des nouvelles à leurs familles ; en mode rupture avec son passé on peut mieux faire. Il leur promet également une solde avoisinant les 2 000 euros, primes comprises. Mais ces primes concernent-elles réellement tous les légionnaires, ou seulement quelques profils particuliers ?
Autre évolution notable : l’autorisation du tatouage, autrefois strictement interdit, désormais mise en avant comme argument de recrutement, tout en conseillant paradoxalement de ne pas arborer de symboles légionnaires avant même d’avoir été admis.
Le béret vert, quant à lui, tend à se réduire à une taille presque symbolique. Il est parfois porté par des réservistes n’ayant jamais servi comme militaires d’active, voire par une femme — au moins — n’appartenant ni au service de santé ni à une fonction combattante, mais affectée à des tâches administratives au sein de la Légion.
La cravate verte s’assombrit progressivement, conséquence d’une fabrication laissée à des fournisseurs auxquels personne ne semble imposer le strict respect des teintes réglementaires. Nous sommes bien loin des cravates issues des stocks des anciens chantiers de jeunesse.
Plus surprenant encore, un prestigieux régiment d’infanterie du régime général accepte qu’une de ses compagnies, temporairement détachée à la Légion, soit commandée sous un fanion vert et rouge, reléguant son propre fanion au fond d’un tiroir. (?)
On observe également un caporal-chef en retraite, porte-drapeau d’amicale, arborant le gilet vert sans que cela ne suscite la moindre contestation. D’anciens de la Légion, en tenue d’amicalistes, portent eux aussi ce gilet vert pourtant réservé — en tant qu’effet de l’uniforme d’active — aux officiers et sous-officiers supérieurs. N’appartenant plus à l’armée d’active pourquoi porter un tel effet réglementaire distinguant la position d’ancien cadre dans une sorte de « lutte des classes » symbolique, destinée à affirmer son statut ?
Le port des insignes de décorations évolue lui aussi : autrefois « tuilées », elles sont désormais étalées sur toute leur longueur, couvrant une large partie du côté gauche de la veste, commémoratives aidant, évoquant davantage un gilet pare-balles nord-coréen qu’une tenue militaire traditionnelle. Tous ne sont pas le général Rollet.
Enfin, un caporal-chef clairon, affecté au Foyer d’entraide, diffuse des vidéos dans lesquelles il livre ses états d’âme sur la Légion, ponctuant ses propos d’un index autoritaire façon Oncle Sam recruteur. Ce qu’il dit n’est pas toujours dénué de sens mais… enfin ! Ailleurs, c’est un capitaine commandant d’unité qui sollicite des sponsors pour la construction d’un gymnase, laissant perplexe quant au rôle du service du Génie.
L’ensemble de ces évolutions semble s’inscrire dans un climat permissif, probablement pensé pour renforcer l’attractivité du recrutement. Mais à mesure que les horizons lointains, le sable chaud, les palmeraies ou les cocoteraies disparaissent de l’imaginaire et du quotidien légionnaires, une question demeure : s’agit-il d’une évolution nécessaire ou d’une dérive progressive ?
Et le mystère alors ?...
Les produits périssables portent tous une date de péremption. Comme tout animal, je suis périssable moi aussi et, à mesure que cette échéance approche, sans qu’heureusement je connaisse la date fatidique, je sens bien que je deviens un vieux chnoque, peut-être passé de mode. Sans doute à tort, je m’étonne — et parfois m’inquiète — des changements notables observés dans le monde professionnel militaire, et plus particulièrement dans celui de la Légion étrangère, où j’ai évolué pendant presque quatre décennies.
Chaque jour semble apporter son lot de nouveautés, certaines anecdotiques, d’autres plus révélatrices.
Ainsi, je découvre une troupe d’infanterie française, non légionnaire, défilant à une cadence sensiblement plus lente encore que la cadence réglementaire et majestueuse de la Légion, fixée à 88 pas par minute. C’est bien de servir de modèle mais qu’ils n’exagèrent rien. Cette évolution interroge : simple adaptation contemporaine ou possession progressive d’un marqueur identitaire fort ?
Je vois également de simples légionnaires à l’instruction, mettant en œuvre la tradition de la « Poussière », puis chantant Le Boudin avant le repas. La scène se veut sans doute conviviale et fédératrice. Pourtant, sur cette même séquence, apparaît un caporal portant des épaulettes à franges rouges à corps vert et tournantes dorées, attributs jusqu’ici réservés aux sous-officiers ainsi qu’aux caporaux-chefs ou brigadiers-chefs. Est-ce lié à sa qualité de pionnier, si l’on en juge par l’écusson de sa manche droite ? Le doute demeure.
Dans un registre voisin, Le Boudin est repris sur un mode rap, façon Booba. Certes, un précédent chef de musique avait déjà tenté l’expérience avec la musique de la Légion. Faut-il y voir une modernisation assumée des traditions ou une dilution de leur portée symbolique ?
Le recrutement lui-même semble s’éloigner de certains fondements historiques. Il est désormais demandé aux candidats de se présenter avec un « paquetage » avec nombre de ceci, nombre de cela, et des documents d’identité, faisant fi du principe d’« identité déclarée » instauré par le maréchal Soult, ministre de la Guerre de Louis-Philippe, fondateur de la Légion étrangère. Ce principe, inscrit à l’article 7 du décret d’application de la loi du 9 mars 1831 et de l’ordonnance royale du 10 mars 1831, facilitait l’intégration d’individus dépourvus de papiers.
Le même organisme de recrutement assure par ailleurs aux engagés la possibilité d’utiliser leur téléphone portable un mois après le début de l’instruction afin de donner des nouvelles à leurs familles ; en mode rupture avec son passé on peut mieux faire. Il leur promet également une solde avoisinant les 2 000 euros, primes comprises. Mais ces primes concernent-elles réellement tous les légionnaires, ou seulement quelques profils particuliers ?
Autre évolution notable : l’autorisation du tatouage, autrefois strictement interdit, désormais mise en avant comme argument de recrutement, tout en conseillant paradoxalement de ne pas arborer de symboles légionnaires avant même d’avoir été admis.
Le béret vert, quant à lui, tend à se réduire à une taille presque symbolique. Il est parfois porté par des réservistes n’ayant jamais servi comme militaires d’active, voire par une femme — au moins — n’appartenant ni au service de santé ni à une fonction combattante, mais affectée à des tâches administratives au sein de la Légion.
La cravate verte s’assombrit progressivement, conséquence d’une fabrication laissée à des fournisseurs auxquels personne ne semble imposer le strict respect des teintes réglementaires. Nous sommes bien loin des cravates issues des stocks des anciens chantiers de jeunesse.
Plus surprenant encore, un prestigieux régiment d’infanterie du régime général accepte qu’une de ses compagnies, temporairement détachée à la Légion, soit commandée sous un fanion vert et rouge, reléguant son propre fanion au fond d’un tiroir. (?)
On observe également un caporal-chef en retraite, porte-drapeau d’amicale, arborant le gilet vert sans que cela ne suscite la moindre contestation. D’anciens de la Légion, en tenue d’amicalistes, portent eux aussi ce gilet vert pourtant réservé — en tant qu’effet de l’uniforme d’active — aux officiers et sous-officiers supérieurs. N’appartenant plus à l’armée d’active pourquoi porter un tel effet réglementaire distinguant la position d’ancien cadre dans une sorte de « lutte des classes » symbolique, destinée à affirmer son statut ?
Le port des insignes de décorations évolue lui aussi : autrefois « tuilées », elles sont désormais étalées sur toute leur longueur, couvrant une large partie du côté gauche de la veste, commémoratives aidant, évoquant davantage un gilet pare-balles nord-coréen qu’une tenue militaire traditionnelle. Tous ne sont pas le général Rollet.
Enfin, un caporal-chef clairon, affecté au Foyer d’entraide, diffuse des vidéos dans lesquelles il livre ses états d’âme sur la Légion, ponctuant ses propos d’un index autoritaire façon Oncle Sam recruteur. Ce qu’il dit n’est pas toujours dénué de sens mais… enfin ! Ailleurs, c’est un capitaine commandant d’unité qui sollicite des sponsors pour la construction d’un gymnase, laissant perplexe quant au rôle du service du Génie.
L’ensemble de ces évolutions semble s’inscrire dans un climat permissif, probablement pensé pour renforcer l’attractivité du recrutement. Mais à mesure que les horizons lointains, le sable chaud, les palmeraies ou les cocoteraies disparaissent de l’imaginaire et du quotidien légionnaires, une question demeure : s’agit-il d’une évolution nécessaire ou d’une dérive progressive ?
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