Ici, ce n’est pas tout à fait une histoire de la Légion. Ce sont des anecdotes.
Ces pages racontent des situations, des ambiances, des hommes.
Des moments simples, absurdes, tendus ou inattendus. Il y a de l’engagement, des erreurs, des silences aussi. Et parfois, oui, des absents.
Rien n’est enjolivé. Rien n’est réglé non plus. C’est raconté comme ça vient.
Ceux qui connaissent reconnaîtront. Les autres… verront bien.
Ces pages racontent des situations, des ambiances, des hommes.
Des moments simples, absurdes, tendus ou inattendus. Il y a de l’engagement, des erreurs, des silences aussi. Et parfois, oui, des absents.
Rien n’est enjolivé. Rien n’est réglé non plus. C’est raconté comme ça vient.
Ceux qui connaissent reconnaîtront. Les autres… verront bien.
Le patio du 1er Régiment Étranger
Comment une arrière-cour est devenue un symbole de l’esprit légionnaire
« Je veux qu’on comprenne, dès qu’on passe cette porte, qu’on entre dans un régiment.» Colonel Blevin, chef de corps du 1er Régiment Étranger
Vers la fin des années quatre-vingt-dix, le colonel avait une contrariété quotidienne. Elle ne venait ni des états-majors, ni des inspections, ni même des budgets, ce qui, dans l’armée, relève déjà presque du miracle.
Non. Sa contrariété tenait dans une cour.
Chaque matin, en entrant au PC du régiment, il tombait sur le même spectacle, des murs gris, des véhicules mal rangés, des camionnettes de livraison qui allaient et venaient comme dans la cour arrière d’un entrepôt de meubles. On entendait des portières claquer, des moteurs diesel tousser, et parfois un adjudant furieux couvrir le tout d’un vocabulaire dont l’armée a le secret.
Le colonel regardait cela avec la mine d’un propriétaire découvrant qu’on élève des chèvres dans son salon.
— « L’entrée du régiment ressemble à une arrière-cour… un vrai parking ! »
Il répétait cette phrase souvent. Pas pour faire de l’esprit. Parce qu’elle le blessait réellement.
Pour lui, un régiment devait commencer avant même qu’on y entre. Il fallait qu’en franchissant la porte, le visiteur comprenne immédiatement où il mettait les pieds. Pas dans une administration. Pas dans un garage. Dans un régiment étranger.
À cette époque, la place d’armes du quartier Vienot dépendait du COMLE. Le 1er RE voulait donc son propre lieu. Quelque chose de plus discret. Plus intime aussi. Un endroit portant sa marque.
L’idée naquit ainsi, donner une âme à un bout de béton.
Janvier 1997.
J’étais alors affecté pour quelques mois au 1er RE. Après avoir commandé la CSB du 5e RE, j’avais demandé mon départ à la retraite. On m’avait installé au BEI sous les ordres du lieutenant-colonel Héberlé, surnommé « Mein Gott » par des légionnaires dont la charité chrétienne avait toujours connu certaines limites.
Je n’avais plus de poste précis. J’étais devenu cette chose très militaire qu’on appelle « à disposition ». C’est une position étrange où l’on vous confie souvent ce que personne ne sait vraiment classer.
Un matin, le chef de corps me fit appeler.
Il alla droit au sujet .
— « J’ai besoin d’un projet pour l’espace entre le PC et le magasin du corps. Faites-moi quelque chose de beau. Je veux que ça casse cette laideur et que ça a de la gueule. Que les gens comprennent qu'ici commence le régiment. »
Je lui demandai quelle orientation il souhaitait.
Le colonel eut un sourire tranquille.
— « Moi, je suis monoculture… c’est vous l’artiste. »
Puis, après un silence.
— « Ah oui… prévoyez quand même deux places de parking. Une pour le CDC. Une pour le C2. »
Même les rêves les plus nobles finissent toujours par contourner une voiture de service.
L’idée me vint presque immédiatement.
Le berceau de la Légion, c’était l’Algérie. Et, qu’on le dise ou non, beaucoup de murs du 1er RE avaient encore cette mémoire-là dans leurs pierres.
J’imaginai donc un patio d’inspiration orientale. Des arcades sobres. Une lumière méditerranéenne. Rien d’exotique au sens théâtral du terme, plutôt une atmosphère. Quelque chose qui rappelle Sidi Bel Abbès sans chercher à le reconstituer comme un décor d’opérette.
Au centre, je dessinai un rond-point destiné aux livraisons. Car la poésie militaire doit toujours laisser passer les camions.
Et au milieu de ce rond-point, un olivier.
Cela s’imposa naturellement. L’olivier appartient autant à la Provence qu’à l’Algérie. C’était un arbre-pont. Un arbre qui savait les deux rives.
Quand je présentai l’aquarelle au colonel BLEVIN, il la regarda longtemps sans parler. Puis il dit simplement.
— « Ça me va. »
Dans la bouche d’un chef de corps, cela équivaut parfois à une déclaration lyrique.
Il ajouta ensuite.
— « Et si on y mettait une fresque… pour rappeler nos anciens du djebel ? »
Je réalisai alors une esquisse au crayon représentant une patrouille de légionnaires en marche dans les montagnes algériennes. Des silhouettes fatiguées. Des hommes avançant sans savoir si le silence des collines cachait le vent ou autre chose.
Puis vint avril, et je quittai le régiment avant le début des travaux.
Le chantier fut exécuté par le casernement. Un caporal-chef maçon, dont le nom m’échappe aujourd’hui, ce qui est injuste, dirigea les travaux avec un soin remarquable. Dans l’armée, certains hommes bâtissent sans bruit des choses qui leur survivront longtemps. On m’a dit qu’une plaque porte désormais son nom dans le patio. C’est bien le moins.
La fresque, elle, fut peinte par un artiste civil. Un neveu du colonel BON, paraît-il. Comme souvent à la Légion, les histoires sérieuses circulent dans un brouillard de versions contradictoires où chacun détient une vérité différente et la défend avec énergie.
Le colonel fit ensuite encadrer mon aquarelle et l’accrocha dans le hall d’entrée du BEI. Peut-être y est-elle encore. Les bâtiments militaires ont parfois plus de mémoire que les hommes.
Aujourd’hui encore, le patio du 1er RE existe. Les arcades rappellent Sidi Bel Abbès.
L’olivier relie toujours l’Algérie à la Provence. Et la fresque veille sur ceux qui sont passés avant les autres, comme toutes les vieilles images de soldats finissent par le faire.
Ce n’était au départ qu’un espace vide entre deux murs et quelques véhicules mal stationnés. Cela devint un lieu.
Et dans un régiment, ce n’est jamais une petite affaire.
Vers la fin des années quatre-vingt-dix, le colonel avait une contrariété quotidienne. Elle ne venait ni des états-majors, ni des inspections, ni même des budgets, ce qui, dans l’armée, relève déjà presque du miracle.
Non. Sa contrariété tenait dans une cour.
Chaque matin, en entrant au PC du régiment, il tombait sur le même spectacle, des murs gris, des véhicules mal rangés, des camionnettes de livraison qui allaient et venaient comme dans la cour arrière d’un entrepôt de meubles. On entendait des portières claquer, des moteurs diesel tousser, et parfois un adjudant furieux couvrir le tout d’un vocabulaire dont l’armée a le secret.
Le colonel regardait cela avec la mine d’un propriétaire découvrant qu’on élève des chèvres dans son salon.
— « L’entrée du régiment ressemble à une arrière-cour… un vrai parking ! »
Il répétait cette phrase souvent. Pas pour faire de l’esprit. Parce qu’elle le blessait réellement.
Pour lui, un régiment devait commencer avant même qu’on y entre. Il fallait qu’en franchissant la porte, le visiteur comprenne immédiatement où il mettait les pieds. Pas dans une administration. Pas dans un garage. Dans un régiment étranger.
À cette époque, la place d’armes du quartier Vienot dépendait du COMLE. Le 1er RE voulait donc son propre lieu. Quelque chose de plus discret. Plus intime aussi. Un endroit portant sa marque.
L’idée naquit ainsi, donner une âme à un bout de béton.
Janvier 1997.
J’étais alors affecté pour quelques mois au 1er RE. Après avoir commandé la CSB du 5e RE, j’avais demandé mon départ à la retraite. On m’avait installé au BEI sous les ordres du lieutenant-colonel Héberlé, surnommé « Mein Gott » par des légionnaires dont la charité chrétienne avait toujours connu certaines limites.
Je n’avais plus de poste précis. J’étais devenu cette chose très militaire qu’on appelle « à disposition ». C’est une position étrange où l’on vous confie souvent ce que personne ne sait vraiment classer.
Un matin, le chef de corps me fit appeler.
Il alla droit au sujet .
— « J’ai besoin d’un projet pour l’espace entre le PC et le magasin du corps. Faites-moi quelque chose de beau. Je veux que ça casse cette laideur et que ça a de la gueule. Que les gens comprennent qu'ici commence le régiment. »
Je lui demandai quelle orientation il souhaitait.
Le colonel eut un sourire tranquille.
— « Moi, je suis monoculture… c’est vous l’artiste. »
Puis, après un silence.
— « Ah oui… prévoyez quand même deux places de parking. Une pour le CDC. Une pour le C2. »
Même les rêves les plus nobles finissent toujours par contourner une voiture de service.
L’idée me vint presque immédiatement.
Le berceau de la Légion, c’était l’Algérie. Et, qu’on le dise ou non, beaucoup de murs du 1er RE avaient encore cette mémoire-là dans leurs pierres.
J’imaginai donc un patio d’inspiration orientale. Des arcades sobres. Une lumière méditerranéenne. Rien d’exotique au sens théâtral du terme, plutôt une atmosphère. Quelque chose qui rappelle Sidi Bel Abbès sans chercher à le reconstituer comme un décor d’opérette.
Au centre, je dessinai un rond-point destiné aux livraisons. Car la poésie militaire doit toujours laisser passer les camions.
Et au milieu de ce rond-point, un olivier.
Cela s’imposa naturellement. L’olivier appartient autant à la Provence qu’à l’Algérie. C’était un arbre-pont. Un arbre qui savait les deux rives.
Quand je présentai l’aquarelle au colonel BLEVIN, il la regarda longtemps sans parler. Puis il dit simplement.
— « Ça me va. »
Dans la bouche d’un chef de corps, cela équivaut parfois à une déclaration lyrique.
Il ajouta ensuite.
— « Et si on y mettait une fresque… pour rappeler nos anciens du djebel ? »
Je réalisai alors une esquisse au crayon représentant une patrouille de légionnaires en marche dans les montagnes algériennes. Des silhouettes fatiguées. Des hommes avançant sans savoir si le silence des collines cachait le vent ou autre chose.
Puis vint avril, et je quittai le régiment avant le début des travaux.
Le chantier fut exécuté par le casernement. Un caporal-chef maçon, dont le nom m’échappe aujourd’hui, ce qui est injuste, dirigea les travaux avec un soin remarquable. Dans l’armée, certains hommes bâtissent sans bruit des choses qui leur survivront longtemps. On m’a dit qu’une plaque porte désormais son nom dans le patio. C’est bien le moins.
La fresque, elle, fut peinte par un artiste civil. Un neveu du colonel BON, paraît-il. Comme souvent à la Légion, les histoires sérieuses circulent dans un brouillard de versions contradictoires où chacun détient une vérité différente et la défend avec énergie.
Le colonel fit ensuite encadrer mon aquarelle et l’accrocha dans le hall d’entrée du BEI. Peut-être y est-elle encore. Les bâtiments militaires ont parfois plus de mémoire que les hommes.
Aujourd’hui encore, le patio du 1er RE existe. Les arcades rappellent Sidi Bel Abbès.
L’olivier relie toujours l’Algérie à la Provence. Et la fresque veille sur ceux qui sont passés avant les autres, comme toutes les vieilles images de soldats finissent par le faire.
Ce n’était au départ qu’un espace vide entre deux murs et quelques véhicules mal stationnés. Cela devint un lieu.
Et dans un régiment, ce n’est jamais une petite affaire.
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