La question du Groenland
Par Louis Perez y Cid
A travers ce texte je salue Peter, son épouse Kirsten ainsi que Lars, et nos autres anciens légionnaires qui vivent au Danemark.
Un monde dont on parle sans jamais écouter ceux qui l’habitent
En juin 1951, après de longs mois passés parmi les Inuits du nord-ouest du Groenland, Jean Malaurie* voit surgir de la toundra une vision irréelle, une ville de métal, de hangars et de fumée. Là où régnaient encore le silence et la chasse vient de naître la base secrète américaine de Thulé. Pour l’explorateur, ce surgissement marque un basculement irréversible, celui du monde inuit.
En un été, les États-Unis projettent 12 000 hommes et une flotte entière pour édifier, sur un sol gelé, l’une de leurs plus vastes bases militaires à l’étranger.
La menace d’une attaque soviétique par la route polaire sert de justification. Pour les Inuits, c’est une annexion silencieuse, l’irruption brutale d’un univers de machines, de vitesse et d’armes nucléaires dans un monde régi par la chasse et le rythme du vivant.
En un été, les États-Unis projettent 12 000 hommes et une flotte entière pour édifier, sur un sol gelé, l’une de leurs plus vastes bases militaires à l’étranger.
La menace d’une attaque soviétique par la route polaire sert de justification. Pour les Inuits, c’est une annexion silencieuse, l’irruption brutale d’un univers de machines, de vitesse et d’armes nucléaires dans un monde régi par la chasse et le rythme du vivant.
La présence américaine
La présence américaine au Groenland ne date pourtant pas de la guerre froide. Dès 1941, après l’occupation du Danemark par l’Allemagne nazie, les États-Unis y installent plusieurs bases afin de sécuriser l’Atlantique Nord et les routes aériennes vers l’Europe. L’accord de défense signé en 1951 entre Washington et Copenhague formalise cette implantation et permet la construction de Thulé.
En 1953, le choc devient arrachement. Pour sécuriser la base, les autorités déplacent de force la population inuit vers Qaanaaq, rompant le lien vital entre ce peuple et ses territoires de chasse. Malaurie y voit l’effondrement d’un ordre social, symbolique et moral, l’homme du harpon n’est pas vaincu par erreur, mais par excès de puissance.
La fracture est durable. Sédentarisation accélérée, urbanisation contrainte, rupture des transmissions, les gestes anciens survivent, mais ne structurent plus l’existence.
En 1968, l’accident d’un bombardier américain** transportant des bombes thermonucléaires scelle tragiquement cette histoire, la banquise est contaminée, les populations locales à peine considérées. Thulé, devenue Pituffik Space Base, demeure aujourd’hui un pivot stratégique majeur de la surveillance spatiale américaine.
« Rester avec les Inuits polaires », écrivait Malaurie, « c’est refuser que des mondes entiers disparaissent non dans le fracas, mais dans le silence. »
Ce silence pèse encore. Le Groenland est désormais largement urbanisé, plus d’un tiers de ses 56 500 habitants vit à Nuuk, et la quasi-totalité de la population est sédentarisée sur les côtes. Les indicateurs sociaux ,suicides, alcoolisme, violences, témoignent toujours de la violence de cette transition imposée.
En 1953, le choc devient arrachement. Pour sécuriser la base, les autorités déplacent de force la population inuit vers Qaanaaq, rompant le lien vital entre ce peuple et ses territoires de chasse. Malaurie y voit l’effondrement d’un ordre social, symbolique et moral, l’homme du harpon n’est pas vaincu par erreur, mais par excès de puissance.
La fracture est durable. Sédentarisation accélérée, urbanisation contrainte, rupture des transmissions, les gestes anciens survivent, mais ne structurent plus l’existence.
En 1968, l’accident d’un bombardier américain** transportant des bombes thermonucléaires scelle tragiquement cette histoire, la banquise est contaminée, les populations locales à peine considérées. Thulé, devenue Pituffik Space Base, demeure aujourd’hui un pivot stratégique majeur de la surveillance spatiale américaine.
« Rester avec les Inuits polaires », écrivait Malaurie, « c’est refuser que des mondes entiers disparaissent non dans le fracas, mais dans le silence. »
Ce silence pèse encore. Le Groenland est désormais largement urbanisé, plus d’un tiers de ses 56 500 habitants vit à Nuuk, et la quasi-totalité de la population est sédentarisée sur les côtes. Les indicateurs sociaux ,suicides, alcoolisme, violences, témoignent toujours de la violence de cette transition imposée.
Le Groenland redevient un enjeu géopolitique central.
Aujourd’hui, le Groenland revient au centre du jeu géopolitique avec le projet de bouclier antimissile Golden Dome. Il est bon de rappeler que le Groenland n'est pas un état de l'Union Européenne mais le territoire d'un État de l'UE, le royaume du Danemark, 6 millions d'âmes.
L’Amérique est déjà présente au Groenland. Ce qu’elle cherche désormais, c’est à s’en assurer le contrôle à la place du Danemark, afin de l’exploiter à sa guise, le transformer en véritable gruyère pour en extraire les potentiels « terres rares » et autres minéraux indispensables aux technologies de pointe et à l’IA. Cette réserve est stratégique dans la perspective d’une confrontation avec la Chine, qui détient aujourd’hui près de 90 % de ces ressources.
Que fait l’Europe ? Elle simule la souveraineté, multiplie les déclarations de principe et cache sa paralysie derrière le droit et la norme. Le continent ne veut ni ne peut défendre ce qui lui appartient sur le plan stratégique, le Groenland ne touche aucun nerf vital pour elle. L’Europe s’est enfermée dans l’impuissance volontaire car elle s'est construite sans État, sans armée, sans peuple politique unifié, une coalition commerciale de nations indépendantes.
Cette incapacité n’est pas nouvelle. Depuis de Gaulle jusqu’à la Nouvelle Droite française, en passant par Aron et Zaki Laïdi, la critique est toujours la même : l’Europe confond règles et puissance, droit et force.
Aujourd’hui, la dépendance transatlantique est visible pour tous. La perte éventuelle du Groenland ne serait pas seulement stratégique, elle serait l’épreuve de vérité.
Elle montrerait que l’Europe ne sait pas défendre ses intérêts, qu’elle n’existe que comme périphérie docile.
Le Groenland, marginal pour l’Europe mais central pour les États-Unis, pourrait devenir l’élément déclencheur d’une clarification.
Une alliance qui ne subsiste qu’au prix du déni et de l’impuissance n’est plus une alliance, c’est une soumission.
Nota.
lisez cet extrait du discours de Victor Hugo,au Congrès de la Paix, Paris, 1849 .
« Jadis, la Normandie faisait la guerre à la Bretagne, la Bourgogne à la Champagne, la Provence au Dauphiné. Aujourd’hui, il n’y a plus de guerres entre ces provinces ; elles sont toutes réunies et confondues dans la patrie. Il en sera de même un jour pour l’Europe... Les États Unis d'Europe»
Qui sait ? Nécessité fait loi.
*Jean Malaurie, (1922 - 2024 ) est un ethno-historien géographe, spécialisé en géomorphologie et écrivain français.
**le bombardier transporte quatre bombes thermonucléaires. Les explosifs conventionnels des bombes nucléaires, destinés à amorcer la réaction, détonnent à l’impact. Il n’y a pas d’explosion nucléaire, mais la déflagration disperse sur une vaste zone du plutonium, de l’uranium, de l’américium et du tritium.
L’Amérique est déjà présente au Groenland. Ce qu’elle cherche désormais, c’est à s’en assurer le contrôle à la place du Danemark, afin de l’exploiter à sa guise, le transformer en véritable gruyère pour en extraire les potentiels « terres rares » et autres minéraux indispensables aux technologies de pointe et à l’IA. Cette réserve est stratégique dans la perspective d’une confrontation avec la Chine, qui détient aujourd’hui près de 90 % de ces ressources.
Que fait l’Europe ? Elle simule la souveraineté, multiplie les déclarations de principe et cache sa paralysie derrière le droit et la norme. Le continent ne veut ni ne peut défendre ce qui lui appartient sur le plan stratégique, le Groenland ne touche aucun nerf vital pour elle. L’Europe s’est enfermée dans l’impuissance volontaire car elle s'est construite sans État, sans armée, sans peuple politique unifié, une coalition commerciale de nations indépendantes.
Cette incapacité n’est pas nouvelle. Depuis de Gaulle jusqu’à la Nouvelle Droite française, en passant par Aron et Zaki Laïdi, la critique est toujours la même : l’Europe confond règles et puissance, droit et force.
Aujourd’hui, la dépendance transatlantique est visible pour tous. La perte éventuelle du Groenland ne serait pas seulement stratégique, elle serait l’épreuve de vérité.
Elle montrerait que l’Europe ne sait pas défendre ses intérêts, qu’elle n’existe que comme périphérie docile.
Le Groenland, marginal pour l’Europe mais central pour les États-Unis, pourrait devenir l’élément déclencheur d’une clarification.
Une alliance qui ne subsiste qu’au prix du déni et de l’impuissance n’est plus une alliance, c’est une soumission.
Nota.
lisez cet extrait du discours de Victor Hugo,au Congrès de la Paix, Paris, 1849 .
« Jadis, la Normandie faisait la guerre à la Bretagne, la Bourgogne à la Champagne, la Provence au Dauphiné. Aujourd’hui, il n’y a plus de guerres entre ces provinces ; elles sont toutes réunies et confondues dans la patrie. Il en sera de même un jour pour l’Europe... Les États Unis d'Europe»
Qui sait ? Nécessité fait loi.
*Jean Malaurie, (1922 - 2024 ) est un ethno-historien géographe, spécialisé en géomorphologie et écrivain français.
**le bombardier transporte quatre bombes thermonucléaires. Les explosifs conventionnels des bombes nucléaires, destinés à amorcer la réaction, détonnent à l’impact. Il n’y a pas d’explosion nucléaire, mais la déflagration disperse sur une vaste zone du plutonium, de l’uranium, de l’américium et du tritium.