Edito 18
Mexique,
derrière Camerone, l’illusion impériale
Par Louis Perez y Cid
Il est des batailles qui éclairent, et d’autres qui aveuglent.
À la Bataille de Camerone, la Légion étrangère a gravé une mémoire de fidélité et de sacrifice. Rien à redire. Rien à retirer.
Mais à force de fixer le regard sur ce point incandescent, on en oublie presque de regarder autour. Que faisait la France au Mexique ?
Officiellement, elle n’était pas seule. L’expédition commence comme une coalition, France, Espagne et Royaume-Uni débarquent en 1861 pour contraindre le Mexique à honorer ses dettes. Une affaire de créanciers, presque banale dans le XIXe siècle des empires.
Mais très vite, tout bascule.
Les Espagnols et les Britanniques comprennent que l’objectif réel dépasse largement le recouvrement financier. Ils se retirent. La France, elle, reste. Pourquoi ?
Parce que derrière l’opération comptable se dessine un projet politique, celui de Napoléon III. Installer en Amérique un empire catholique, latin, capable de contrebalancer la puissance montante des États-Unis. Une idée stratégique, presque brillante sur le papier. Mais déconnectée du réel.
Le Mexique n’attend pas un trône. Il sort d’une guerre civile. Il est traversé de fractures profondes. Et surtout, il a déjà un président, Benito Juárez, qui n’a aucune intention de céder son pays à une construction européenne. Alors la France s’enfonce, et avec elle, une illusion.
Car cette expédition porte aussi une dimension plus intime, presque idéologique. Le rôle de Eugénie de Montijo n’est pas anecdotique. Profondément catholique, marquée par une vision romantique de la monarchie, elle soutient activement l’idée d’un Mexique restauré autour d’un souverain.
Eugénie n’est pas à l’origine du projet mexicain. Mais elle lui donne une couleur, une direction, presque une justification. Eugénie de Montijo ne pense pas en termes d’équilibre des puissances. Elle pense en héritière d’un monde menacé.
Catholique, formée dans une Espagne encore traversée par les luttes entre tradition et libéralisme, elle voit dans le Mexique autre chose qu’un territoire instable, un royaume possible, une continuité à restaurer.
Autour d’elle, des voix circulent. Des exilés, des conservateurs, des ecclésiastiques, venus d’Espagne ou du Mexique, qui disent tous la même chose, un pays livré au désordre, une Église attaquée, une autorité à relever. Certains écrivent, d’autres parlent. Rien d’officiel. Rien de décisif seul. Mais une insistance.
Et c’est ainsi que naissent les erreurs durables, non dans le secret d’un complot, mais dans la répétition d’une conviction.
Napoléon III hésite, calcule, ajuste. Eugénie, elle, croit. Et parfois, dans l’histoire, ce ne sont pas les calculs qui emportent la décision, mais les certitudes.
Ce souverain, ce sera Maximilien Ier. Un archiduc autrichien parachuté dans un pays qu’il ne comprend pas, porté par une armée étrangère, et abandonné dès que le vent tourne.
Car le vent tourne.
La Guerre de Sécession se termine. Les États-Unis peuvent à nouveau regarder vers le sud et rappeler, fermement, leur refus de toute présence européenne. La pression monte. La France se retire. Maximilien reste et il meurt fusillé en 1867.
Alors Camerone change de sens. Ce n’est plus seulement un fait d’armes. C’est un point fixe au milieu d’un mouvement erroné. Une fidélité absolue engagée dans une entreprise qui, elle, ne l’était pas. C’est peut-être cela, le vrai vertige de cette campagne. Des hommes irréprochables, au service d’une idée incertaine.
Et une question, qui demeure, une armée peut-elle être grande quand la politique qui la guide se trompe de monde ?
Il y a, dans cette affaire mexicaine, quelque chose qui ne passe pas. Une puissance sûre d’elle-même. Un pays qu’elle croit fragile, et cette certitude qu’il suffit d’insister pour que l’histoire cède.
Au XIXe siècle, la France s’est trompée de monde.
Au XXIe, les États-Unis persistent, face à l’Iran, comme ailleurs.
Toujours la même erreur, prendre un régime pour un pays, et un pays pour une proie.
Au Mexique, cela finit contre un mur, avec Maximilien Ier face aux fusils.
Ailleurs, cela s’enlise, plus lentement, plus cher. plus long. Mais le fond ne change pas.
Les empires croient écrire l’histoire. Ils oublient qu’ils y entrent aussi, et qu’elle se referme.
Alors Camerone reste. Pas comme une légende, comme une limite.
Celle qui sépare la fidélité des hommes et l’erreur de ceux qui les engagent.