La Légion sans fard 2
Par Christian Morisot
La vieillesse est, comme chacun le sait, le crépuscule de la vie. C’est le moment ou jamais, non pas de rédiger son testament, mais de transmettre un héritage écrit en puisant dans les souvenirs et les « éclipses » qui ont marqué nos existences. Pour nous, légionnaires, c'est aussi l'heure de faire le point sur ces années passées au service de l'Institution, qui ont occupé la plus grande part de notre jeunesse.
Un constat s’impose : nous sommes les héritiers de ces anciens aux destinées fabuleuses. En toute objectivité, et sans vouloir nuire à l'image de cette magnifique Institution, nous souhaitons simplement présenter — sans naïveté — certains aspects méconnus ou occultés par les écrivains qui ont relaté l'histoire légionnaire.
La motivation d'un tel partage est claire : s'appuyer sur les écrits accumulés durant notre service pour dévoiler, en filigrane, des réflexions et des anecdotes vécues. Car si aucun corps militaire n’a autant captivé l’imagination populaire, nous en sommes, nous, les témoins encore vivants. Actuellement, notre site reflète surtout les réactions d'officiers à titre étranger, alors qu’il est ouvert à tous les anciens — comme nous le démontre chaque semaine notre camarade Michel Gravereau.
En réalité, la Légion est composée d’hommes fuyant leur pays ou se trouvant « au bout du rouleau » - c’est l’image d’Épinal - mais pour mille autres raisons car il y a autant de motifs qu’il y a de légionnaires. Pour beaucoup d'étrangers, dont le salaire national ne dépasse guère quelques centaines d'euros, la solde alignée sur le SMIC français est une aubaine. Ces jeunes hommes, en pleine santé, s’engagent et poussent leur endurance jusqu'aux limites extrêmes. Tous contribuent à faire de l’histoire légionnaire cette saga dramatique et mystérieuse, d’un exotisme sans équivalent.
Certes, les ouvrages sur Camerone, Tuyen Quang ou Diên Biên Phu résistent à l'épreuve du temps, à l'image du Livre d’or de la Légion étrangère. Mais ce que de nombreux historiens ignorent, c’est que chaque légionnaire possède une mentalité propre, forgée par l'originalité de son recrutement, et qui échappe souvent au récit académique.
En conclusion, le légionnaire incarne un paradoxe : il est adulé par les Français, mais ces derniers le perçoivent encore parfois comme un marginal ou un laissé-pour-compte inapte à la vie sociale. Comment comprendre que de tels hommes deviennent de si bons soldats ? Sous bien des aspects, la Légion est un miroir de la société et une illustration des valeurs que nous portons pour la défense de la France. C’est cela aussi, l’esprit du serment de Camerone.
La vieillesse est, comme chacun le sait, le crépuscule de la vie. C’est le moment ou jamais, non pas de rédiger son testament, mais de transmettre un héritage écrit en puisant dans les souvenirs et les « éclipses » qui ont marqué nos existences. Pour nous, légionnaires, c'est aussi l'heure de faire le point sur ces années passées au service de l'Institution, qui ont occupé la plus grande part de notre jeunesse.
Un constat s’impose : nous sommes les héritiers de ces anciens aux destinées fabuleuses. En toute objectivité, et sans vouloir nuire à l'image de cette magnifique Institution, nous souhaitons simplement présenter — sans naïveté — certains aspects méconnus ou occultés par les écrivains qui ont relaté l'histoire légionnaire.
La motivation d'un tel partage est claire : s'appuyer sur les écrits accumulés durant notre service pour dévoiler, en filigrane, des réflexions et des anecdotes vécues. Car si aucun corps militaire n’a autant captivé l’imagination populaire, nous en sommes, nous, les témoins encore vivants. Actuellement, notre site reflète surtout les réactions d'officiers à titre étranger, alors qu’il est ouvert à tous les anciens — comme nous le démontre chaque semaine notre camarade Michel Gravereau.
En réalité, la Légion est composée d’hommes fuyant leur pays ou se trouvant « au bout du rouleau » - c’est l’image d’Épinal - mais pour mille autres raisons car il y a autant de motifs qu’il y a de légionnaires. Pour beaucoup d'étrangers, dont le salaire national ne dépasse guère quelques centaines d'euros, la solde alignée sur le SMIC français est une aubaine. Ces jeunes hommes, en pleine santé, s’engagent et poussent leur endurance jusqu'aux limites extrêmes. Tous contribuent à faire de l’histoire légionnaire cette saga dramatique et mystérieuse, d’un exotisme sans équivalent.
Certes, les ouvrages sur Camerone, Tuyen Quang ou Diên Biên Phu résistent à l'épreuve du temps, à l'image du Livre d’or de la Légion étrangère. Mais ce que de nombreux historiens ignorent, c’est que chaque légionnaire possède une mentalité propre, forgée par l'originalité de son recrutement, et qui échappe souvent au récit académique.
En conclusion, le légionnaire incarne un paradoxe : il est adulé par les Français, mais ces derniers le perçoivent encore parfois comme un marginal ou un laissé-pour-compte inapte à la vie sociale. Comment comprendre que de tels hommes deviennent de si bons soldats ? Sous bien des aspects, la Légion est un miroir de la société et une illustration des valeurs que nous portons pour la défense de la France. C’est cela aussi, l’esprit du serment de Camerone.
Balade malgache
De tous les pays où il m'a été donné de séjourner, celui qui m’a le plus marqué est sans l’ombre d’un doute, Madagascar, “l’île rouge”.
Je me souviens d'un dimanche matin, après une nuit agitée, passée à danser et boire plus que de raison, c'était dans les mœurs du temps et du lieu, je pars explorer les environs immédiats de Diégo Suarez.
Le scénario ne changeait guère et, à travers routes et pistes, un chauffeur de taxi m’emmène dans un vestige automobile de la colonisation : une Renault 4L (1). Sans autre compagnie, je pars pour nulle part et partout à la fois.
Je me souviens d'un dimanche matin, après une nuit agitée, passée à danser et boire plus que de raison, c'était dans les mœurs du temps et du lieu, je pars explorer les environs immédiats de Diégo Suarez.
Le scénario ne changeait guère et, à travers routes et pistes, un chauffeur de taxi m’emmène dans un vestige automobile de la colonisation : une Renault 4L (1). Sans autre compagnie, je pars pour nulle part et partout à la fois.
Devant nous, sur les bas-côtés de la route, des gens marchent comme happés par les collines qui se dessinent au loin, dans la brume matinale…je vais là où l’instinct me pousse. Il ne fait pas encore trop chaud mais déjà un ciel lourd, plombé, annonce des orages violents, ceux de la saison des pluies. Je vois encore l’image d’une charrette tractée par deux zébus, devant nous, et qui impose son rythme sur la route délabrée. Embouteillages, poussière, fumées noires, la vie parait chaotique, joyeuse, mais combien fragile.
J’aime cette ambiance, je me sens tellement mieux qu’à Diégo...
Approchant les contours des beaux quartiers d’Ambange, capitale du cacao malgache, je ressens un énorme plaisir à regarder les jacarandas en fleur : peu de feuillage, mais le violet floral offre un spectacle magique. La voiture choisit ce moment pour rendre l’âme à l’ombre d’un arbre, devant un hôtel minable. Pendant que le chauffeur se répand en excuses et accuse le coup, en attendant une éventuelle réparation, je décide de me promener en ville.
Les gens se retournent sur moi étonnés, tellement il est peu courant de voir dans ce coin perdu un légionnaire en uniforme. Un homme, chapeau de paille vissé sur la tête, sous un pont et derrière un petit stand, vend des objets de récupération : vis, boulons, flacons vides… une radio bricolée diffuse des airs de musique africaine. On discute au milieu des relents des pots d’échappement et des fumées de charbon qui s’échappent des baraques en tôles.
Un peu plus loin, un bidonville semble attaché à la cité, comme une sorte de verrue ; une multitude de personnes dort sous des abris de fortune et survit en recyclant les ordures des pauvres et des moins pauvres. J’ai les pieds dans la boue, les voitures, bus et pousse-pousse déglingués et chargés à bloc, tentent de se frayer un chemin sur la route défoncée. Hommes, femmes, enfants transportent des marchandises sur leur tête, en courant, pieds nus. Ça fourmille, ça grouille ! Visions habituelles en Afrique : tas d’immondices, canaux infectés, odeurs horribles dans un décor qui ne change pas.
Je prends des photos et c’est, comme à un signal, le moment où se forme un attroupement ; les personnes photographiées me réclament d’être dédouanées par quelques piécettes des “emprunts d’âmes” effectués, je me sens un peu désemparé, mal à l’aise, inquiet. Venus de nulle part on entend des éclats de rire libérateurs, l’atmosphère est à la détente, stupeurs, moqueries, plaisirs partagés. Plus rien, après cela, ne pouvait me surprendre…
Mon chauffeur m’annonce que le taxi est enfin réparé, je n’ai pas pensé à manger, la faim me tenaille l’estomac. Après une rapide collation, je décide de retourner vers Diégo. La ville s'éloigne, le vacarme des voitures cède la place au chant des grillons. La cité redevient village, la pauvreté reprend ses droits et redevient ce qu'elle avait cessé d'être un instant : misère. J’ai beaucoup de mal à partir, c’est peut-être ainsi que j’aurais pu devenir ce mauvais légionnaire en situation d'absence illégale…
Arrivé à Diégo, je retrouve tout naturellement mes habitudes des dimanches soir et mes fidèles camarades, frères d'armes de mes combats nocturnes.
La célèbre “Taverne”, lieu mythique logé dans une grande bâtisse coloniale nous accueille ; la soirée s’annonce trépidante sinon sulfureuse. Installé sur une scène minuscule, un musicien haut en couleur fait pleurer son vieil accordéon, anime, chante. La salle se remplit et très vite se transforme en étuve. Le “coca-rhum”, qui ailleurs s’appelle « cuba libre » Cuba pour le rhum, coca pour les Etats-Unis, se boit comme de l’eau.
Les corps transpirent, suintent et se rapprochent, les “ramatous” symboles de liberté sexuelle sans tabou, sont de plus en plus belles au fur et à mesure de l’avancée de la soirée et de la consommation du "coca-rhum". Ce soir encore, je n’ai aucune envie de me retrouver ailleurs, la vie de jeune homme est belle, la musique au-delà de sa sonorité, pansera encore l’âme des êtres égarés.
Les filles s’offrent pour une bière, les gosses vendent de tout et tendent la main pour quelques pièces. Des gargotes improvisées s’ouvrent dans les ruelles sombres ; à l’intérieur de belles créatures guettent le “Wazala”, cet "étranger" blanc, débauché. Il fait bon, l’air est doux, un gosse dort emmitouflé dans ses haillons à même le trottoir, la police militaire passe, je salue et souris pour dissimuler mon embarras. Au petit matin, retour à pied vers le camp, Compagnie de base sous une pluie chaude, douce, réparatrice, le ciel est noir, jaune, vert. Les frangipaniers embaument l'air et la ville, quelques filles tentent un dernier “Vadko” (2). Les chauffeurs de taxi signalent leur disponibilité en klaxonnant.
La journée a été bien remplie, je ne me pose aucune question, retour au quotidien, vivement la fin de semaine prochaine, j'irai à Joffreville...
Index :
(1) La voiture des taxis.
(2) Vadko : client, amoureux.
J’aime cette ambiance, je me sens tellement mieux qu’à Diégo...
Approchant les contours des beaux quartiers d’Ambange, capitale du cacao malgache, je ressens un énorme plaisir à regarder les jacarandas en fleur : peu de feuillage, mais le violet floral offre un spectacle magique. La voiture choisit ce moment pour rendre l’âme à l’ombre d’un arbre, devant un hôtel minable. Pendant que le chauffeur se répand en excuses et accuse le coup, en attendant une éventuelle réparation, je décide de me promener en ville.
Les gens se retournent sur moi étonnés, tellement il est peu courant de voir dans ce coin perdu un légionnaire en uniforme. Un homme, chapeau de paille vissé sur la tête, sous un pont et derrière un petit stand, vend des objets de récupération : vis, boulons, flacons vides… une radio bricolée diffuse des airs de musique africaine. On discute au milieu des relents des pots d’échappement et des fumées de charbon qui s’échappent des baraques en tôles.
Un peu plus loin, un bidonville semble attaché à la cité, comme une sorte de verrue ; une multitude de personnes dort sous des abris de fortune et survit en recyclant les ordures des pauvres et des moins pauvres. J’ai les pieds dans la boue, les voitures, bus et pousse-pousse déglingués et chargés à bloc, tentent de se frayer un chemin sur la route défoncée. Hommes, femmes, enfants transportent des marchandises sur leur tête, en courant, pieds nus. Ça fourmille, ça grouille ! Visions habituelles en Afrique : tas d’immondices, canaux infectés, odeurs horribles dans un décor qui ne change pas.
Je prends des photos et c’est, comme à un signal, le moment où se forme un attroupement ; les personnes photographiées me réclament d’être dédouanées par quelques piécettes des “emprunts d’âmes” effectués, je me sens un peu désemparé, mal à l’aise, inquiet. Venus de nulle part on entend des éclats de rire libérateurs, l’atmosphère est à la détente, stupeurs, moqueries, plaisirs partagés. Plus rien, après cela, ne pouvait me surprendre…
Mon chauffeur m’annonce que le taxi est enfin réparé, je n’ai pas pensé à manger, la faim me tenaille l’estomac. Après une rapide collation, je décide de retourner vers Diégo. La ville s'éloigne, le vacarme des voitures cède la place au chant des grillons. La cité redevient village, la pauvreté reprend ses droits et redevient ce qu'elle avait cessé d'être un instant : misère. J’ai beaucoup de mal à partir, c’est peut-être ainsi que j’aurais pu devenir ce mauvais légionnaire en situation d'absence illégale…
Arrivé à Diégo, je retrouve tout naturellement mes habitudes des dimanches soir et mes fidèles camarades, frères d'armes de mes combats nocturnes.
La célèbre “Taverne”, lieu mythique logé dans une grande bâtisse coloniale nous accueille ; la soirée s’annonce trépidante sinon sulfureuse. Installé sur une scène minuscule, un musicien haut en couleur fait pleurer son vieil accordéon, anime, chante. La salle se remplit et très vite se transforme en étuve. Le “coca-rhum”, qui ailleurs s’appelle « cuba libre » Cuba pour le rhum, coca pour les Etats-Unis, se boit comme de l’eau.
Les corps transpirent, suintent et se rapprochent, les “ramatous” symboles de liberté sexuelle sans tabou, sont de plus en plus belles au fur et à mesure de l’avancée de la soirée et de la consommation du "coca-rhum". Ce soir encore, je n’ai aucune envie de me retrouver ailleurs, la vie de jeune homme est belle, la musique au-delà de sa sonorité, pansera encore l’âme des êtres égarés.
Les filles s’offrent pour une bière, les gosses vendent de tout et tendent la main pour quelques pièces. Des gargotes improvisées s’ouvrent dans les ruelles sombres ; à l’intérieur de belles créatures guettent le “Wazala”, cet "étranger" blanc, débauché. Il fait bon, l’air est doux, un gosse dort emmitouflé dans ses haillons à même le trottoir, la police militaire passe, je salue et souris pour dissimuler mon embarras. Au petit matin, retour à pied vers le camp, Compagnie de base sous une pluie chaude, douce, réparatrice, le ciel est noir, jaune, vert. Les frangipaniers embaument l'air et la ville, quelques filles tentent un dernier “Vadko” (2). Les chauffeurs de taxi signalent leur disponibilité en klaxonnant.
La journée a été bien remplie, je ne me pose aucune question, retour au quotidien, vivement la fin de semaine prochaine, j'irai à Joffreville...
Index :
(1) La voiture des taxis.
(2) Vadko : client, amoureux.
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